AUGUSTE COMTE, Cours de philosophie positive

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CINQUANTE-QUATRIÈME LEÇON (1).

Jre. — Appréciation générale du dernier état tbéologique de l’hu-
manité : &ge du monothéisme. Modification radicale du régime théolo-
giqae et militaire.

Après Tindispensable assimilation préliminaire suffi-
lamment opérée par l’extension graduelle de la domina*
ion romaine, suivant les explications du chapitre précé-
ient, le régime monothéique était nécessairement destiné
I compléter l’évolution provisoire de l’élite de l’humanité,
m faisant directement produire à la philosophie théologi-
]tie, dont ie déclin intellectuel allait commencer, toute
[‘efficacité réelle que comportait sa nature, pour préparer
îùflD l’homme à une nouvelle vie sociale, de plus en plus
conforme à notre vocation caractéristique. C’est pourquoi,
quelles que soient effectivement les éminentes propriétés
mentales du monothéisme^ nous devons ici en faire précé-
der l’examen par l’appréciation rationnelle de son influence
Sociale, qui le distingue encore plus profondément, selon
une marche inverse de celle qui a dû présider ci-dessus à
l’analyse fondamentale du système polythéique. Or, quoi-
que la destination sociale du monothéisme se rapporte
surtout à la morale bien plus môme qu’à la politique^ néan-
moins sa principale efficacité morale a toujours inévitable-
ment dépendu de son existence politique; en sorte que
nous devons d’abord déterminer convenablement les vrais

(1) Écrite du 15 juin au 2 juillet 1840.

312 PHTSTQUE SOCIALE.

attributs politiques de ce dernier régime tbéologique. Dans
cette importante détermination, comme en tout le reste
d’un tel examen historique, nous sommes spontanément
dispensés de la distinction générale qu’il a fallu établir, au
cbapitre précédent, entre l’appréciation abstraite des di-
verses propriétés essentielles du système correspondant et
l’analyse successive des différents modes nécessaires de sa
réalisation effective; ce qui doit ici heureusement per-
mettre d’abréger beaucoup notre opération actuelle, sans
nuire aucunement à notre but principal. Car^ malgré la
conformité remarquable de toutes les formes du mono-
théisme, comparées, non-seulement quant aux dogmes
théologiques, mais môme quant aux préceptes moraux,
sans excepter ni le mahométisme ni ce qu’on appelle si
mal à propos le catholicisme grec, c’est uniquement au
vrai catholicisme, justement qualifié de romain, que de-
vait appartenir Taccomplissement suffisant, en Europe oc*
cidentale, des propriétés caractéristiques du régime mono-
théique, dont nous n’aurons ainsi à examiner spécialement
aucun autre mode réel (i). Enfin, comme l’introduction

(I) La dénomination de catholicisme me semble, à tous égards, préfé-
rable à celle de christianisme, non-seulement comme bien pins expressive,
pour distinguer nettement le vrai régime monothéique de toutes les or
ganisations vagues, socialement impuissantes ou même dangereuses, av
lesquelles on Ta trop souvent confondu, mais surtout comme beaucou
plus rationnelle, en ce que, sans rappeler, ainsi que les noms de mahomi
tisme, de boudhisme, etc., aucun fondateur individuel, elle se rappoi
directement à ce grand attribut d’universalité qui caractérise essentielle
ment l’organisation spirituelle, quoiqu’il n’ait pu toutefois être réalisé qa

UYoir être longtemps réunies sous un seul gouvernement
lemporel; d’où résulte^ chez la classe sacerdotale, un ac«
froissement simultané de consistance et de dignité, sus-
^ptible de servir de fondement à son indépendance poli-
ique, qui était incompatible avec l’inévitable dispersion
les influences religieuses sous le régime potythéique,
somme je l’ai déjà noté au chapitre précédent. Mais, mal-
^ cette tendance caractéristique^ il a fallu une longue
)t pénible élaboration de conditions diverses pour que le
nonolhéisme pût enfin réaliser, dans une société conve-
lablement préparée, un tel perfectionnement de l’organi-
lation primitive^ qui n’a vraiment commencé à devenir
.mmédiatement possible, ainsi que je l’ai expliqué, que
l^r le concours fondamental du développement graduel de
la puissance romaine avec celui de la philosophie grecque.
Nfous avons môme reconnu que cette philosophie ne se fit
lamais une juste idée du véritable but social vers lequel, à
ion insu, tendait finalement son essor spontané, puisque,
dans ses efforts opiniâtres pour constituer une puissance
spirituelle, elle n’avait aucunement en vue d’établir, entre

214 , PHYSIQUE SOCIALE.

les deux pouvoirs, une division rationnelle, encore trop
incompatible avec le génie politique de l’antiquité; mais
elle poursuivait essentiellement une pure utopie, aussi
‘dangereuse que chimérique, en préconisant, comme type
social, une sorte de théocratie métaphysique, qui eût trans-
porté aux philosophes la concentration générale des affaires
humaines. Cependant, toutes les utopies quelconques, sur-
tout quand elles résultent d’un concours aussi unanime et
aussi continu, non-seulement indiquent nécessairement
un certain besoin social, plus ou moins confusément ap-
précié, mais aussi Timminence plus ou moins prochaine
d’une certaine modification politique destinée à y satis-
faire : ear^ dans ses rêves même les plus hardis, l’esprit
humain ne saurait s’écarter indéfiniment de la réalité, et
ses libres spéculations sont même effectivemetit encore
plus limitées dans l’ordre politique que dans aucun autre,
vu la complication supérieure des phénomènes; en sorte
que, après l’accomplissement de chaque phase sociale, on
peut ordinairement reconnaître l’anticipation constante de
conceptions utopiques longtemps accréditées, qui en pré-
sentaient d’avance le principal caractère, quoique profon-
dément déguisé, et même altéré, par son inévitable mé-
lange avec des notions plus ou moins contraires’ aux lois
fondamentales de notre nature, individuelle ou sociale.
Aussi peut-on aisément constater ici que l’institution du
catholicisme a essentiellement réalisé, au moyen âge, au-
tant que le permettait alors l’état mental de l’humanité,
ce qu’il y avait, au fond, de pleinement utile et à la fois
vraiment praticable dans l’ensemble des conceptions po-
litiques des diverses écoles philosophiques, en adoptant de
chacune d’elles, avec une éminente sagesse, les attributs
trop exclusifs dont elle s’honorait, et en repoussant spon-
tanément tous les projets absurdeis ou nuisibles qui déna-

DERNIER ÉTAT THÉOLOGIQUE : AGE DU MONOTHÉISME. 215

taraient radicalement leur application sociale; malgré
l^injuste accusation, encore trop souvent adressée au sys-
tème catholique, d’avoir également tendu à constituer une
pare théocratie, dont nous reconnaîtrons bientôt, sans la
cnoindre incertitude, l’incompatibilité nécessaire avec le
véritable esprit fondamental d’un tel régime.

Quoique l’intelligence doive nécessairement exercer une
influence de plus en plus prononcée sur la conduite gé-
nérale des affaires humaines, individuelles ou sociales, sa
suprématie politique, rêvée par les philosophes grecs, n’en
constitue pas moins une pure utopie, directement con-
Iraire, comme je l’ai déjà noté au chapitre précédent, à
l’économie réelle de notre nature cérébrale, où la vie men-
tale est habituellement si peu énergique comparativement
à laTie affective. Nul pouvoir humain, môme le plus gros-
sier et le moins étendu, ne saurait, sans doute, entièrement
se passer d’appui spirituel, puisque ce qu’on nomme, en
politique, une force proprement dite, ne peut résulter que
d’un certain concours d’individualités, dont la formation
spontanée suppose inévitablement l’existence préalable,
non-seulement de quelques sentiments communs, mais
aussi d’opinions suffisamment convergentes, sans lesquel-
les la moindre association ne pourrait persister^ reposât-
elle môme sur une suffisante conformité d’intérôts. Cepen-
dant, il n’en reste pas moins incontestable que le principal
ascendant social ne saurait jan^ais appartenir à la plus
haute supériorité mentale, à la fois trop peu comprise et
trop mal appréciée pour obtenir ordinairement du vulgaire
un juste degré d’admiration et de reconnaissauce. La masse
des hommes, essentiellement destinée à l’action^ sympa-
thise [nécessairement bien plus avec les organisations
médiocrement intelligentes, mais éminemment actives,
qu’avec les natures purement spéculatives, malgré leur in-

216 PfllSIQUE SOCIALE.

time prééminence spirituelle, d’ailleurs habituelleoient mé-
connue, à raison même de sa trop grande élévation. Ei
outre, la reconnaissance universelle doit spontanémeni
préférer les services immédiatement susceptibles de satis-
faire à l’ensemble des besoins humains, parmi lesquels
ceux de Tintelligence, quelle que soit leur incontestable-
réalité, sont certes fort loin d’occuper communément !
premier rang, comme je l’ai établi au troisième volume d
ce Traité. Il n’est pas douteux que les plus grands succès-
pratiques^ militaires ou industriels^ exigent, par leur na
ture^ beaucoup moins de force intellectuelle que la plupar
des travaux théoriques d’une certaine importance^ san
aller même jusqu’aux pluséminentes spéculations, esthéti
ques, scientifiques^ ou philosophiques ; et cependant il
inspireront toujours, non-seulement un intérêt plus vif e
une plus parfaite gratitude, mais aussi une estime mieu
sentie et une plus profonde admiration. Quels que soient — >
en réalité, dans la vie humaine, individuelle et surtout so — ‘
ciale, Tes immenses bienfaits de l’intelligence, dont dépencr=l
essentiellement^ en dernier ressort, le progrès continu di
l’humanité, cependant la participation spirituelle est,
chaque résultat ordinaire, trop indirecte, trop lointaine e
trop abstraite, pour jamais être convenablement appréciée
si ce n’est d*après une analyse plus ou moins difficile, qu(
rimmense majorité des hommes, même éclairés^ ne sau-
rait spontanément opérer avec assez de netteté et de prom]
titude pour laisser naître une soudaine impression d’en
thousiasme, aucunement comparable à l’énergique saisis —
sèment déterminé si souvent par les services spéciaux e
immédiats de l’activité pratique, quoique moins impo
tants, au fond, comme moins difficiles. Jusqu’au sein de I
science et de la philosophie, les conceptions les plus g
nérales, surtout celles qui se rapportent directement à 1

DEBIKIER ÉTAT THEOLOGIQUE .’ AGE DU MONOTHÉISME. 117

méthode, malgré leur supériorité finale, non-seulement
quant au mérite intrinsèque, mais aussi quant à l’utilité
effective, lors môme qu’elles ne sont point longtemps dé-
daignées, n’attirent presque jamais à leurs sublimes créa-
teurs autant de considération personnelle que les décou-
vertes d’un ordre inférieur, comme l’ont si douloureusement
éprouvé, à tous les âges de l’humanité, les principaux
organes de la grande évolution mentale, les Aristote, les
Descartes, les Leibnitz, etc. Rien n’est plus propre, sans
doute, qu’une telle appréciation à vérifier directement l’ab-
surdité radicale de ce prétendu règne absolu de l’esprit,
tant poursuivi par les philosophes grecs et par leurs imita-
teurs modernes ; puisqu’on peut ainsi clairement sentir
que, sous l’influence réelle d’un tel principe social^ en ap-
parence si séduisant, la plus grande autorité politique,
alors trop aisément usurpée par de médiocres mais pruden-
tes intelligences, ne pourrait aucunement appartenir aux
plus éminents penseurs, dont la supériorité caractéristique
D’est presque jamais convenablement appréciable qu’après
l’entière cessation de leur noble mission, et qui ne peuvent
être habituellement soutenus, dans l’énergique persévé-
rance de leur admirable dévouement spontané^ que par la
conviction, profonde mais personnelle, de leur intime
prééminence , et par le sentiment inébranlable de leur
inévitable influence ultérieure sur les destinées géné-
rales de l’humanité. Ces notions, capitales quoique élé-
mentaires, de statique sociale, directement déduites
d’une exacte connaissance de notre nature fondamen-
taie, peuvent être d’ailleurs accessoirement corroborées,
avec une véritable utilité, par la considération spéciale
de l’extrême brièveté de notre vie, dont j’ai déjà signalé,
au cinquante et unième chapitre, l’influence générale sur
l’imperfection nécessaire de notre organisme politique. On

il 8 PHTSiaUE SOGIILE.

conçoit aisément, en effet, qu’une plus grande longévité,
«lùdiS remédier aucunement à l’infirmité radicale de notre
économie, tendrait, certainement à permettre, dans l’hypo-
thèse que nous examinons, un meilleur classement social
des intelligences, en multipliant davantage les cas, réelle-
ment si rares, où les penseurs du premier ordre peuvent,
après un développement suffisant, être convenablement
appréciés pendant leur vie, et avant que leur génie soit es-
sentiellement éteint.

Au premier aspect, Texistence générale des théocraties
antiques semble directement constituer une exception, uni-
que mais capitale, à la nécessité fondamentale que nous
Tenons d’établir, puisque la supériorité intellectuel^ y
parait former immédiatement, du moins à l’origine,, la
source générale de la principale autorité politique^ Toute-
fois, sans revenir, à ce sujet, sur les explications spéciales
du chapitre précédent, il est évident que cette sorte xl’ano^
malie, au fond beaucoup plus apparente que réelle, a né-
cessairement dépendu d’un concours singulier d’influences
diverses, dont la reproduction n’a plus été possible h aucun
■âge ultérieur de l’évolution humaine. Car, outre la plus in-
tense: participation des terreurs religieuses, on peut voir
aisémentque ce qui, en cette organisation prinxordiale^ se
rapportait véritablement à la suprématie politique deTin-
telligence, a principalement tenu, d’abord à l’impression
^oute-‘puissante, non susceptible de renouvellement, que
devaitalors produire le spectacle habituel des premiers ré-
sultats utiles de l’essor spirituel^ et surtout ensuite à la
tendance éminemment pratique des opérations mentales
correspondantes, en vertu de cettiç concentration fonda-
mentale des diverses fonctions sociales que nous avons vue
caractériser si distinctement Tempire dé la caste sacerdo-
tale, dont les travaux spéculatifs, strictement réduits d’or-

DERNIER ÉTAT THÉOLOGIQUE : AGE DU MONOTHÉISME. tl9

cHoaire au pea qu’exigeait le maintien journalier de son
autorité, étaient essentiellement absorbés par le dévelop*
pement habituel de son activité usuelle, soit médicale,
soit administrative, soit môme industrielle, etc., à laquelle
cette caste se faisait gloire de subordonner directement
toute autre occupation plus abstraite. Ainsi, le mérite pu-
rement intellectuel y était certainement fort loin de consti-
tuer, en réalité, le fondement essentiel de la prééminence
sociale ; ce qui d’ailleurs serait immédiatement contraire
à la nature d’un régime où toutes les fonctions quelconques
étaient nécessairement héréditaires, bien que celte héré-
dité n’eût pas encore les inconvénients radicaux qu’elle a
dû entraîner depuis, comme je l’ai expliqué au chapitre
précédent. Quand le caractère vraiment spéculatif a com-
mencé à devenir nettement prononcé, ce qui n’a pu d’abord
se développer que chez les philosophes grecs, chacun sait
si la classe éminemment pensante a jamais possédé en effet
la prépondérance politique, toujours si vainement pour-
suivie par ses efforts persévérants.

Il est donc évident que, bien loin de pouvoir directement
déminer la conduite réelle de la vie humaine, individuelle
ou sociale, l’esprit est seulement destiné, dans la véritable
économie de notre invariable nature, à modifier plus ou
moins profondément, par une influence consultative ou
préparatoire^ le règne spontané de la puissance matérielle
ou pratique, soit militaire, soit industrielle. Or, en consi-
dérant sous un autre aspect cette irrécusable nécessité, on
la trouvera certainement beaucoup moins fâcheuse que ne
doit d’abord le faire supposer un examen peu approfondi;
ear les mêmes causes génél*ales qui l’imposent comme iné-
vitable, la mettent aussi en suffisante harmonie permanente
avec l’ensemble de nos vrais besoins essentiels. En premier
lieu, la justice souffre réellement bien moins d’un tel ar-

220 PHYSIQUE SOCIALE.

rangement générai que ne le font communément présumer
les plaintes exagérées, trop souvent amères et môme dé-
clamatoires, de la plupart des philosophes sur la prétendue
imperfection radicale du classement social, qui, d’ordi-
naire, est essentiellement conforme aux plus impérieuses
prescriptions de notre immuable nature. Les mémorables
réflexions de Pascal à ce sujet, quoique attribuées vulgai-
rement à une intention profondément ironique, ne consti-
tuent au fond qu’une exacte appréciation générale de
rindispensable nécessité d’une semblable disposition élé-
mentaire pour le maintien journalier de l’harmonie sociale,
qui serait continuellement troublée par d’inconciliables pré-
tentions, dont le jugement, trop lentettrop difficile, serait
très-fréquemment illusoire, comme nous venons de le voir,
si le principe spécieux de la supériorité mentale pouvait
seul déterminer souverainement les rangs effectifs. Cet
ordre réel tant décrié revient, au fond, à prendre pour base
habituelle d’estimation politique la considération directe
de l’utilité spéciale et immédiate, individuelle ou sociale.
Or, quoiqu’un tel principe soit certainement fort étroit, et
bien que sa prépondérance exclusive doive être justement
regardée comme très-oppressive et éminemment dange-
reuse, il n’en constitue pas moins, par sa nature^ le seul
fondement solide de tout véritable classement humain.
Dans la vie sociale, en effet, presque autant que dans la vie
individuelle, la raison est ordinairement beaucoup plus né-
cessaire que le génie; excepté en quelques occasions capi-
tales, mais extrêmement rares, où la masse générale des
idées usuelles a besoin d’une élaboration nouvelle ou d’une
impulsion spéciale, qui, une foiâ accomplies par l’interven-
tion déterminée de quelques éminents penseurs, suffiront
longtemps aux exigences journalières de l’application
réelle^ comme le montre clairement l’examen attentif de

DEBmEA ETAT THE0L06IQUE .’ AGE DU MO^OTOÉISME. 221

chacune des phases im portantes de notre développement,
où, après une suspension, momentanée mais indispensa-
ble, de sa prépondérance habituelle, le simple bon sens re-
prend spontanément les rênes du gouvernement humain.
Autant le génie spéculatif est seul capable de préparer con-
venablement, par ses méditations abstraites, les divers
changements essentiels qui doivent successivement s’opé-
rer^ autant il est, de sa nature, radicalement impropre à la
direction journalière des affaires communes : en sorte que
le mot célèbre du grand Frédéric sur Tincapacité politi-
que des philosophes, bien loin de devoir être regardé
comme une injuste dérision, n’indique réellement qu’une
profonde appréciation, aussi judicieuse qu’énergique, des
vraies conditions élémentaires de toute économie sociale.
Les considérations spéculatives sont et doivent être, par
leur nature, trop abstraites, trop indirectes et trop loin-
taines pour que les esprits vraiment contemplatifs puissent
jamais devenir les plus propres au gouvernement usuel,
où, presque toujours, il s’agit surtout d’opérations spéciales,
immédiates et actuelles; et à cet égard, les dispositions
morales concourent pleinement avec les conditions men-
tales, puisque le caractère éminemment penseur est et doit
être, de toute nécessité, peu soucieux de la réalité présente
et détaillée, ce qui, au contraire, constituerait certainement
une tendance très-vicieuse dans la conduite ordinaire des
affaires humaines, individuelles ou sociales: or, d’un autre
côté, les intelligences essentiellement philosophiques ne
sauraient être condamnées à se tenir constamment au point
de vue pratique, sans que leur essor propre ne devint, par
cela seul, au grand préjudice de l’humanité, radicalement
impossible, comme il arrive spontanément sous le régime
purement théocratique. On peut, d’ailleurs, accessoire-
ment ajouter, à titre de motif intellectuel secondaire, que

222 PHYSIQUE SOCIALE.

les philosophes, môme parmi les plus élevés, ont élé jus-
qu’ici trop souvent entraînés à s’écarter involontairement
de l’esprit d’ensemble, principal attribut du vrai génie
politique: malgré leurs efforts ordinaires pour assurer la plé-
nitude et la généralité de vues dont ils se glorifient princi-
palement, ils sont fréquemment sujets à un genre particu-
lier de rétrécissement mental^ qui consiste à poursuivre
très-loin l’examen abstrait d’un seul aspect social, en né-
gligeant essentiellement presque tous les autres, dans les
cas mêmes où la saine décision doit directement dépendre
de leur sage pondération mutuelle; disposition qui, déjà
très-nuisible dans l’ordre théorique, peut devenir extrê-
mement dangereuse dans Pordre pratique. Quant au très-
petit nombre de ceux qui, selon la vocation caractéristi-*
que de la vraie philosophie, ne perdent jamais de vue, dans
leurs spéculations diverses, la considération convenable
de l’ensemble réel, ceux-là, que la philosophie positive de-
vra spontanément rendre un jour beaucoup moins rares,
ne se plaignant point que la suprême domination des
affaires humaines n’appartienne pas à la philosophie, parce
qu’ils savent s’expliquer pleinement l’impossibilité, et
même le danger^ de cette utopie grecque, dont l’interrègne
intellectuel a permis le renouvellement moderne, en rou-
vrant le cours des divagations politiques, comme je l’indi-
querai au chapitre suivant. Ainsi, l’humanité ne saurait
certainement trop honorer, en tant que. premiers organes
nécessaires de ses principaux progrès^ ces intelligences
exceptionnelles qui, entraînées par une impérieuse desti-
nation spéculative, esthétique, scientifique, ou pfailoso*
phique> consacrent noblement leur vie à penser pour l’es-
pèce entière; elle ne peut sans doute entourer de trop de
sollicitude ces précieuses existences, si difficiles à rempla-
cer, et qui constituent, pour toute notre race^ la plus imnt il serait le créateur et l’arbitre. Ainsi radicalement
âtournée de son véritable office^ l’intelligence, au lieu de
occuper noblement, selon sa nature, à préparer conve-
iblement la satisfaction générale des divers besoins indi-
duels ou sociaux, ne conserverait bientôt qu’une activité
(sentiellement corruptrice, uniquement vouée à raffermir,
3ntre les plus justes attaques, le maintien continu de cette
lonstrueuse domination, suivant la marcbe finale de toutes
(S théocraties proprement dites. Cette déplorable issue
énérale deviendrait naturellement d’autant plus immi-
ente, que, dans une telle hypothèse, nous avons déjà re-
onnu que le principal pouvoir serait nécessairement loin
‘appartenir d’ordinaire aux plus éminentes intelligences:
Ty l’esprit, dénué de bienveillance et de moralité, comme

Test si souvent chez les penseurs médiocres, n’est certai-
ement que trop enclin à utiliser ses facultés pour un sim-
le but d’égoïsme systématique, lors môme qu’il n’a point

maintenir à tout prix sa propre suprématie sociale. L’an-
ipatbie profonde et l’infatigable envie, qui ont tant pour-
uivi presque tous les éminents génies spéculatifs dont
lOtre espèce s’honorera sans cesse, n’ont point essentielle-
aent émané de la masse vulgaire, spontanément disposée,
u contraire, envers eux à une admiration sincère quoique
térile : elles ne sont pas môme provenues le plus souvent
les pouvoirs politiques proprement dits, qui, en tout temps,
Dalgré la crainte naturelle d’une certaine rivalité d’ascen-
lant social, se sont si fréquemment glorifiés d’avoir pro-
égé leur essor mental : c’est surtout du sein môme de la
classe contemplative qu’ont habituellement surgi ces igno-
bles et odieuses entraves, suscitées instinctivement au
génie par la jalouse médiocrité d’impuissants concurrents,

A. Comte. Tome V. i 5

220 PHYSIQUE SOCIALE.

qui ne peuvent concevoir d’autre moyen efficace de main-*
tenir une prépondérance usurpée que d’empêcher, à i’aids
d’obstacles quelconques, le plein développement de toutes
supériorité réelle, dont eux seuls se sentent d’ordinaire in^
timement blessés. Rien n’est plus propre, sans doute, qu^
cette triste mais irrécusable observation à vérifier directe^
ment combien serait, de toute nécessité, éminemment fa^
taie au libre élan de l’intelligence humaine cette chiméri-
que utopie du règne de l’esprit, si follement poursuivie
par la plupart des philosophes grecs, à la seule ezceptioKi
capitale du grand Aristote, et si irrationnellement repro-
duite par tant d’imitateurs modernes, qui ne sauraient
avoir^ comme eux, l’excuse fondamentale d’un étal social
toujours caractérisé par la confusion élémen taire de tous
les divers pouvoirs. Car il est évident que, bien loin d’a-
voir ainsi vraiment constitué la suprématie sociale de l’in-
telligence, ou n’aurait dès lors réalisé qu’un régime où tous
les efi’orts principaux de la classe souveraine seraient
bientôt concentrés spontanément, à la manière des théo-
craties dégénérées, vers la plus intense compression pos-
sible de tout développement mental chez la masse des sujets,
afin que leur abrutissement général pût permettre le main-
tien indéfini d’une autorité spirituelle, qui, privée de sti-
mulation suffisante, se serait inévitablement abandonnée à
l’imminente apathie que notre faible nature spéculative
tend sans cesse à produire et à enraciner de plus en plus.
Si, malgré d’injustes accusations, les pouvoirs n’ont point
ordinairement tendu, en réalité^ à empêcher systématique-
ment l’essor intellectuel, c’est précisément, entre autres
motifs, parce que la vraie prépondérance politique n’était
point conçue comme susceptible d’appartenir jamais à i^
supériorité mentale, dont ils ne pouvaient craindre, ^^t
suite, d’encourager directement l’essor universel.

DERNIER ÉTAT Tfl£OLOGIQUE : ÂGE DU MONOTHÉISME. tt7

J’ai cru devoir ici spécialement insister sur cette ioipor-
ante explication préliminaire, que j’aurai encore naturel-
emeni lieu de considérer subsidiairement dans un autre
ihapitre, à cause de l’extrême danger politique que pré-
vôté aujourd’hui le spécieux sophisme générai relatif au
égne absolu de la capacité intellectuelle, depuis que la
;raDde notion révolutionnaire de la confusion fondamen-
ala des deux pouvoirs essentiels a dû provisoirement do-
DÎner, avec une si déplorable unanimité, Tensemble réel
le la philosophie politique usitée aujourd’nui, en suppri-
mant ainsi directement toute idée spontanée du seul moyen
régulier qui puisse, comme je vais l’établir, ouvrir une
issue générale entre deux voies également pernicieuses,
^i conduiraient, l’une à la compression effective de Tin-
Lelligence, l’autre à sa chimérique suprématie politique.
lout vrai philosophe devrait maintenant sentir dignement
combien il importe enfin de dissiper ou de prévenir autant
que possible ces aberrations^ que leur aspect plausible doit
rendre encore plus funestes, et qui tendent immédiatement
à ériger en principe universel de perturbation sociale cette
même puissance mentale qui peut seule présider désor-
mais à la régénération radicale de l’humanité. Aussi l’in-
dispensable digression statique que nous venons de ter-
miner, quoiqu’elle semble d’abord nous écarter mo-
mentanément de notre but essentiel , doit-elle consti-
tuer, pour la suite entière de notre travail dynamique, une
lumineuse préparation, propre à nous y éviter le plus sou-
vent la longue et pénible considération spéciale de nom-
breux et importants éclaircissements; outre l’utilité, in-
contestable quoique accessoire^ qu’elle nous offre déjà de
calmer spontanément les craintes, puériles mais trop na-
turelles, de despotisme théocratique, que doit inévitable-
ment inspirer aux esprits actuels toute pensée quelconque

228 PHYSIQUE SOCIALE.

de réorganisation spirituelle dans le système politique des
sociétés modernes.

Poursuivant maintenant, d’une manière directe, le cours
général de notre opération historique, nous devons con—
cevoir la dissertation précédente comme étant ici destinée
surtout à faire d’avance apprécier exactement l’ensemble
de la difficulté fondamentale que le régime mohothéiqu^
avait à surmonter, au moyen âge, en ébauchant la nou-
velle constitution sociale de l’élite de l’humanité. Le grand,
problème politique consistait alors, en effet, tout en écar —
tant radicalement ces dangereuses rôteriès de là philoso-
phie grecque sur la souveraineté de l’intelligence, à dontieiCT
cependant une juste satisfaction régulière à cet irrésistible
désir spontané d’ascendant social, si énergiquement ma^-
nifesté par l’activité spéculative, pendant la suite de siècles
qui venait de s’écouler depuis l’origine de son essor dis-^
tinct. Car, une fois développée, cette nouvelle puissance
ne pouvait manquer de tendre instinctivement, avec une
force croissante^ au gouvernement général de l’humanité ;’
et’ cependant elle avait toujours été, dès sa naissance, né-
cessairement tenue en dehors de tout ordre légal, envers
lequel elle se trouvait ainsi constituée inévitablement en
état d’insurrection latente, mais intime et continue, soit
sous le régirtoe grec, soit, d’une manière encore plus mar-
quée, sous le régime romain. Il fallait donc^ an lieu d’é-
terniser, entre les hommes d’action et les hommes de
pensée, une lutte déplorable^ qui devait de plus eu plus
consumer en majeure partie, par une funeste neutralisa-
tion mutuelle^ les plus précieux éléments de la civilisation
humaine, organiser suffisamment entre eux une heureuse
conciliation permanente, qui pût convertir ce vicieux an-
tagonisme en une utile rivalité^ uniformément tournée vers
la meilleure satisfaction des principaux besoins sociaux, en

DEBIIIER ÉTAT THÉOLOGIQUE : iGE DU MONOTHÉISME. 229

assignant, autant que possible, à chacune des deux gran-
des forces, dans l’ensemble du système politique, une
participation régulière, pleinement distincte et indépen-
dante quoique nécessairement convergente, par des attri-
butions habituelles essentiellement conformes à sa nature
caractéristique. Telle est Timmense difficulté, trop peu
comprise aujourd’hui, que le catholicisme a spontané*
aient surmontée, au moyen âge, de la manière la plus ad-
mirable^ en instituant enfin, à travers tant d’obstacles,
cette division fondamentale entre le pouvoir spirituel et le
pouvoir temporel^ que la saine philosophie fera de plus en
plus reconnaître, malgré les préjugés actuels, comme le
plus grand perfectionnement qu’ait pu recevoir jusqu’ici
la vraie théorie générale de l’organisme social, et comme
la principale cause de la supériorité nécessaire de la poli-
tique moderne sur celle de l’antiquité. Sans doute, cette
mémorable solution a été d’abord essentiellement empi-
rique, en résultat nécessaire de l’équilibre élémentaire que
j’ai caractérisé au chapitre précédent ; et sa véritable con-
ception philosophique n’a pu naître que longtemps après,
de l’examen même des faits accomplis : mais il n’y a rien
là qui ne doive être jusqu’ici radicalement commun & tou-
tes les grandes solutions politiques réelles, puisque la po-
litique vraiment rationnelle, utilement susceptible de diri-
ger ou d’éclairer le cours graduel des opérations actives,
n’a pu encore, comme je l’ai expliqué, nullement exister.
1^ outre, la nature, inévitablement théologique, de la seule
philosophie qui pût alors servir de principe à une telle
institution a dû en altérer profondément le caractère, et
môme en diminuer beaucoup l’efficacité, en la faisant par-
ticiper, de toute nécessité, à la destinée purement provi-
soire d’une semblable philosophie, dont l’antique supré-
matie intellectuelle devait de plus en plus décroître

23 PHTSIQUE SOCIALE.

irrévocablement, surtout à partir môme de cette époque 9
ainsi que nous le reconnaîtrons bientôt : cette corrélation,
générale constitue, en effet, la principale cause de la ré —
pugnance, passagère mais énergique, qu’éprouvent no^
esprits modernes pour cette précieuse création du géni
politique de Thumanilé, qui cependant, une fois accompli!
sous une forme quelconque, ne pouvait plus être entière
ment perdue, quel que fût le sort ultérieur de sa premier
base philosophique, et devait implicitement pénétrer le
mœurs et les idées de ceux mômes qui la repoussaient 1
plus systématiquement, jusqu’à ce qtie, rationnellemen
reconstruite d’après une philosophie plus parfaite et plui
durable, elle puisse désormais constituer, dans un pro
chain avenir, le principal fondement de la réorganisatio
moderne, comme je l’expliquerai au cinquante-septièmes
chapitre. 11 est clair d’ailleurs que les attributions relL —
gieuses de la classe spéculative, vu l’importance prépofft —
dérante qui devait naturellement leur appartenir tant que
les croyances ont suffisamment persisté, tendaient direc-
tement à dissimuler, et môme à absorber ses fonctions
intellectuelles, et môme morales : la direction sociale des
esprits et des cœurs ne pouvait, par elle-môme, inspirer,
si ce n’est à titre de moyen, qu’un intérêt fort accessoire,
en comparaison du salut éternel des âmes; en sorte que le
but chimérique devait, à beaucoup d’égards, nuire grave-
ment à l’office réel. Enfin, l’autorité presque indéfinie dont
la foi armait spontanément, de toute nécessité, les inte^
prêtes exclusifs des volontés et des décisions divines, ne
pouvait manquer d’encourager continuellement, chez la
puissance ecclésiastique, les exagérations abusives, et
môme les vicieuses usurpations, auxquelles son ambition
naturelle ne devait ôtre déjà que trop spécialement dis-
posée, par suite du caractère essentiellement vague et

DERIVIER ETAT THEOLOGIQUE : 1GB DU UOMOTH£IS:aE. ftl

absolu de ses doctrines fondameDtales, qui n’était môme
contenu par aucune conception rationnelle sur la circons-
cription générale des différents pouvoirs humains. Néan-
DQoins, tous ces divers inconvénients majeurs, évidemment
inévitables en un tel temps et avec de tels moyens, n’ont
profondément influé que sur la décadence éminemment
prochaine et rapide d’une telle constitution, comme on le
sentira ci-dessous ; ils ont’ beaucoup troublé l’opération
principale, mais sans la faire réellement avorter, soit
quant à son immédiate destination générale pour le pro-
grès correspondant de l’évolution humaine, soit quant à
rinfiuence indestructible d’un semblable précédent pour
le perfectionnement ultérieur de l’organisme social; dou-
ble aspect sous lequel maintenant nous devons procéder
directement à son appréciation sommaire. La destination
et les limites de cet ouvrage ne sauraient ici me permettre,
à cet égard, qu’une ébauche très-imparfaite, où je n’espère
point de pouvoir faire convenablement passer dans l’esprit
du lecteur la profonde admiration dont l’ensemble de
mes méditations philosophiques m’a depuis longtemps
pénétré envers cette économie générale du système catho-
lique au moyen âge, que Ton devra concevoir de plus en
plus comme formant jusqu’ici le chef-d’œuvre politique de
la sagesse humaine (1); mais je suis évidemment contraint

(1) Je suis né dans le catholicisme : mais ma philosophie est certes assez
caractérisée désormais poar que personne ne puisse attribuer à un tel acci-
dent ma prédilection systématique pour le perfectionnement général queTor-
ganisme social a reçu, au moyen &ge, sous l’ascendant politique de la philo-
sophie catholique. A frai dire, il y aurait, Je crois, d’importants avantages
i concentrer aujourd’hui les discussions sociales entre Tesprit catholique et
l’esprit positif, les seuls qui puissent maintenant lutter avec fruit, comme
tendant tous deux à établir, sur des bases différentes, une véritable organisa-
tion; en éliminant, d’un commun accord, la métaphysique protestante, dont
Tintenrention ne sert plus qu’à engendrer de stériles et interminables con-

23 s rarsiQUE sociale.

de renvoyer, sur ce grand sujet, tous les développements
principaux au Traité spécial de philosophie politique que
j’ai déjà plusieurs fois annoncé, en me bornant actuelle—
ment^ pour ainsi dire, à de simples assertions méthodi—
ques, que chaque lecteur devra lui-même vérifier, suivant
l’avis universel placé à la fin du chapitre précédent (1).
On peut vraiment dire aujourd’hui, sans aucune exagéra.—
tion, que le catholicisme n’a po être encore philosophique-
ment jugé, puisqu’il n’a jamais dû être examiné que pasr
d’absolus panégyristes, plus ou moins condamnés à son
égard à une sorte de fanatisme inévitable, ou par d’aveu —
gles détracteurs, qui n’en pouvaient nullement apercevoir*
la haute destination sociale. C’est à l’école positive pro —
prement dite, quelque étrange que cette qualité puisse
d’abord sembler en elle, qu’il devait exclusivement appar*—
tenir de porter enfin sur le catholicisme un jugement équi.^
table et définitif, en appréciant dignement, d’après un^
saine théorie générale^ son indispensable participatio cm
réelle à l’évolution fondamentale de l’humanité. Aussi de ^

treyerses, radicalement contraires à toute saine conception politique. M&>^
Funiverselle infiltration, même chez les meilleurs esprits actuels, de cet-C;^
raine et versatile philosophie, et aussi la manière beaucoup trop étroi^^
dont le catholicisme est maintenant compris par ses plus éminents parti”
sans, ne me permettent guère d*espérer une telle amélioration réeUe, lox^”^
même que l’école positive, jusqu’ici essentiellement réduite à moi seul, s^”
rait déjà, en politique, suffisamment formée.

(t ) En attendant cette publication ultérieure, les lecteurs qui désireraien ^
immédiatement, à ce sujet, des explications plus directes et plus étendue^*
que je ne puis indiquer ici, pourront utilement consulter mon travail^ d^i^
cité, sur le pouvoir spirituel, inséré, au commencement de 1826, dans ii<*
recueil hebdomadaire intitulé le Producteur y et spécialement la dernière
partie de ce travail, appartenant au no 21 de ce recueil. Quoique j*y eus3&
surtout en vue le pouvoir spirituel moderne, et non celui du moyen &g^9
on y trouve cependant une analyse rationnelle des diverses attribution^
fondamentales d*un tel pouvoir, qui peut contribuer à éclaircir, sous ce
rapport, l'ensemble actuel de notre appréciation historique.

DEENIER ÉTAT THÉOLOGIQOE : ÂGE DU MONOTHÉISME. SSa

gagée personnellement des croyances monothéiques que
4es croyances polylbéiques on félicbiques, cette école
pourra seule apporter une impartialité éclairée dans
l'exacte détermination de leurs diverses influences suc-
cessives sur l'ensemble de nos destinées; puisque les
institutions capitales, comme les bommes supérieurs, et
m^me bien davantage, ne sauraient devenir pleinement
juge^bles qu'après l'entier accomplissement de leur prin-
cipale mission.

Le génie, éminemment social, du catholicisme a surtout
consisté, en constituant un pouvoir purement moral dis-
tinct et indépendant du pouvoir politique proprement dit,
à faire graduellement pénétrer, autant que possible, la
morale dans la politique, à laquelle jusque alors la morale
avait toujours été, au contraire^ comme je l'ai expliqué au
chapitre précédent, essentiellement subordonnée : et cette
tendance fondamentale, à la fois résultat et agent du pro-
grès continu de la sociabilité humaine^ a nécessairement
suryécq à Tinévitable décadence du système qui en avait dft
être le premier organe général, de manière à caractériser,
^yec une énergie incessamment croissante, malgré les di-
verses perturbations accessoires ou passagères, plus pro-
fondément qu'aucune autre différence principale, la supé-
riorité radicale de la civilisation moderne sur celle de
l'antiquité. Dès sa naissance, et longtemps avant que sa
constitution propre pût être suffisamment formée, la puis-
sance catholique avait pris spontanément une attitude so-
ciale aussi éloignée des folles prétentions politiques de la
philosophie grecque que de la dégradante servilité de l'es-
prit théocratique, en prescrivant directement, de son auto-
rité sacrée, la soumission constante envers tous les gouver-
nements établis, pendant que^ non moins hautement, elle
les assujettissait eux-mômes de plus en plus aux rîgou-

23 4 PHYSIQUE SOCIALE.

reuses maximes de la morale universelle» dont l'active
conservation devait spécialement lui appartenir. Soit d'a-
bord sous la prépondérance romaine, soit ensuite auprès
des guerriers du Nord, cette puissance nouvelle, quelque
ambition qu'on lui supposât, ne pouvait certainement viser
qu'à modifier graduellement, par l'influence morale, un
ordre politique préexistant et pleinement indépendant,
sans pouvoir jamais réellement tendre à en absorber la do-
mination exclusive, abstraction faite d'ailleurs des aberra-
tions accidentelles, qui ne sauraient avoir aucune grande
importance bistorique.

Quand on examine aujourd'hui, avec une impartialité
vraiment philosophique^ l'ensemble de ces grandes contes-
tations si fréquentes, au moyen âge, entre les deux puis-
sances, on ne tarde pas à reconnaître qu'elles furent,
presque toujours, essentiellement défensives de la part du
pouvoir spirituel, qui, lors môme qu'il recourait à ses
armes les plus redoutables, ne faisait le plus souvent que
lutter noblement p'our le maintien convenable de la juste
indépendance qu'exigeait en lui l'accomplissement réel de
sa principale mission, et sans pouvoir, en la plupart des
cas, y parvenir enfin suffisamment. La tragique destinée
de l'illustre archevêque de Cantorbéry, et une foule d'autres
cas, tout aussi caractéristiques quoique moins célèbres,
prouvent clairement que, dans ces combats si mal jugés,
le clergé n'avait alors d'autre but essentiel que de garantir
de toute usurpation temporelle le libre choix normal de
ses propres fonctionnaires; ce qui certes devrait sembler
maintenant la. prétention la plus légitime, et même la plus
modeste, à laquelle cependant l'Église a été finalement par*
tout obligée de renoncer essentiellement, môme avant l'é^
poque de sa décadence formelle. Toute théorie vraiment
rationnelle sur la démarcation fondamentale des deur

DERNIER ÉTAT THÉOLOGIQUE : AGE DU MONOTHÉISME. 295

paissances devra, ce me semble, être directement dédaite
de ce principe général, indiqué par la nature môme d'un
tel sujet, et vers lequel a toujours convergé, en effet, d'une
manière plus ou moins appréciable^ la marche spontanée
de l'ensemble des événements humains, mais qui pourtant
n'a jamais été jusqu'ici nettement saisi par personne : le
pouvoir spirituel étant essentiellement relatif à Véducation^
elle pouvoir temporel à l'a^f ton, en prenant ces termes dans
leur entière acception sociale, l'influence de chacun des
deux pouvoirs doit être, en tout système où ils sont réelle-
ment séparables, pleinement souveraine en ce qui concerne
sa propre destination, et seulement consultative envers la
mission spéciale de l'autre, conformément à la coordination
naturelle des fonctions correspondantes^ comme je Texpli-
querai plus formellement, au cinquante-septième chapitre,
à Pégard du nouvel ordre social, en terminant noire opéra-
tion historique. On aura, sans doute, une idée suffisamment
complète des principaux offices ordinaires du pouvoir spi-
rituel, dans l'intérieur de chaque nation, si, à cette grande
attribution élémentaire de l'éducation proprement dite,
première base nécessaire de sa puissance totale^ on ajoute
cette influence, indirecte mais continue, sur la vie active,
qui en constitue à la fois l'inévitable suite et le complément
indispensable, et qui consiste à rappeler convenablement,
dans la pratique sociale^ soit aux individus, soit aux classes,
les principes que l'éducation avait préparés pour la direc-
tion ultérieure de leur conduite réelle, en prévenant ou
rectifiant leurs diverses déviations, autant du moins que le
comporte le seul emploi de cette force morale. Quant à ses
fonctions sociales les plus générales, et par lesquelles il a
été, au moyen âge, principalement caractérisé, pour le
règlement moral des relations internationales, elles se ré-
duisent encore essentiellement à une sorte de prolonge-
236 PflrSIQUE SOCIALE.

ment spontané de la même destination primordiale, puis-
qu'elles résultent naturellement de l'extension graduelle
d'un système uniforme d'éducation à des populations trop
éloignées et trop diverses pour ne pas exiger autant de
gouvernements temporels distincts et indépendants les uns
des autres : ce qui les laisserait habituellement sans aucun
lien politique régulier, si, d'après cet offlce commun, qui
le rend simultanément concitoyen de tous ces différents
peuples, le pouvoir spirituel ne devait, môme involontaire-
ment, acquérir auprès d'eux ce juste crédit universel qui
lui permet de se constituer au besoin le médiateur le plus
convenable et l'arbitre le plus légitime de leurs contesta—
tions quelconques^ ou môme, en certains cas, le promoteur-
rationnel de leur activité collective. Or, toutes les attribu —
tions spirituelles étant ainsi judicieusement systématisées
à l'aide de l'unique principe de l'éducation^ ce qui doiC^
nous permettre désormais d'embrasser aisément d'unseuk
regard philosophique l'ensemble de ce vaste organisme^ 1^
lecteur pourra facilement reconnaître, sans nous arrôter*
ici à aucune discussion spéciale^ que, comme je Tai ci^
dessus annoncé, la puissance catholique, bien loin de de-
voir être le plus souvent accusée d'usurpations graves suit
les autorités temporelles, n'a pu, au contraire, ordinaire-
ment obtenir d'elles, à beaucoup près, toute la plénitude
de libre exercice qu'eût exigé le suffisant accomplissement
journalier de son noble office, aux temps môme de sa plus
grande splendeur politique, depuis le milieu environ du
onzième siècle jusque vers la fin du treizième : ce qui de-
vait tenir, soit à ce qu'il y avait de prématuré, pour une
telle époque^ dans une aussi éminente innovation sociale,
soit surtout à la nature trop imparfaite de la doctrine vague
et chancelante qui en constituait le premier fondement.
Aussi je crois pouvoir assurer que, de jios jours, les pbilo-^

DERNIER ÉTAT THÉOLOGIQUE .* ÂGE DU MONOTHÉISME. 237

sophes catholiques, à leur insu trop affectés eux-mêmes de
DOS préjugés révolutionnaires, qui disposent à justifier d'a-
vance toutes les mesures quelconques du pouvoir tem-
porel contre le pouvoir spirituel, ont été, en général, beau-
coup trop timides, sans excepter même le plus énergique
de tous, dans leur juste défense historique d'une telle insti-
tution; parce que leur position vicieuse leur imposait né-
cessairement l'obligation^ pour eux maintenant aussi im-
possible à remplir qu'à éviter, de préconiser, d'une manière
absolue, comme indéfiniment applicable, une politique qui
n'avait pu et dû être que temporaire et relative, et dont
aucun d'eux n'eût osé proposer aujourd'hui la restauration
totale, prescrite cependant, avec une pleine évidence lo-
gique, par leurs propres principes. Quoi qu'il en soit, l'ac-
tion réelle de ces divers obstacles essentiels n'a pu entière-
mentempêcherlecatholicismed'accomplirimmédiatement,
au 'moyen âge, sa plus grande mission provisoire pour l'é-
volution fondamentale de l'humanité, ainsi que je l'expli-
querai ci-dessous; ni de donner enfin au monde, par sa
seule existence, l'ineffaçable exemple, suffisamment carac-
téristiqne malgré sa courte période d'efficacité, de l'heu-
reuse influence bapitale que peut exercer, sur le perfec-
tionnement général de notre sociabilité, Tintroduction
convenable d'un vrai pouvoir spirituel, dont tous les philo-
soplies devraient aujourd'hui sentir qu'il s'agit surtout de
i^êorganiser désormais l'indispensable institution, d'après
des bases intellectuelles à la fois plus directes, plus éten-
dues et plus durables.

La classe spéculative, sans pouvoir absorber entièrement
l'ascendant politique, comme dans les théocraties, et sans
devoir rester essentiellement extérieure à l'ordre social,
comme sous le régime grec, a commencé alors à prendre
le caractère général qui lui est radicalement propre, d'après

238 PHTSIQCE SOCIALE.

les lois immuables de la nature humaine, et qu'elle doit ul-
térieurement développer de plus en plus, suivant le double
progrès conlinu de rintelligence et de la sociabilité ; car
elle s'est dès lors constituée, au milieu de la société, en
état permanent d'observation calme et éclairée, et toutefois
nullement indifférente^ d'un mouvement pratique journa-
lier auquel elle ne pouvait participer personnellement que
d'une manière indirecte, par sa seule influence morale ; en
sorte que, toujours directement placée, de sa nature, au
vrai point de vue de l'économie générale, dont les besoins
réels ne pouvaient avoir ordinairement d'organe plus spon-
tané ni plus fidèle, comme de plus convenable conseiller,
elle se trouvait éminemment apte, en parlant à chacun au
nom de tous^ à rappeler avec énergie, dans la vie active,
soit aux individus, soit aux classes, et même aux nations,
la considération abstraite du bien commun, graduellement
effacée sous les innombrables divergences, à la fois mo-
rales et intellectuelles, engendrées par l'essor, de plus en
plus discordant, des opérations partielles. Dès cette mémo-
rable époque^ une première ébauche de division régulière
entre la théorie et l'application a commencé à se réaliser
enfin, dans l'ordre des idées sociales, comme elle l'était
déjà, plus ou moins heureusement, envers toutes les autres
notions moins compliquées ; les principes politiques ont
pu cesser d'être empiriquement construits à mesure que la
pratique venait à l'exiger; les nécessités sociales ont pa
être, à un certain degré, sagement considérées d'avance,
de manière à leur préparer en silence une satisfaction
moins orageuse, sans qu'une telle préoccupation dût ce-
pendant troubler immédiatement l'ordre effectif; enfin, uii
certain essor légitime a été ainsi habituellement imprimé
à l'esprit d'amélioration sociale, et même de perfectionne^-
ment politique : en un mot, l'ensemble de la vraie politi–

DERfilER ÉTAT THÉOLOGIQUE : ÂGE DU MONOTHÉISME. 239

que a commencé à prendre dès lors, sous le rapport intel-
lecluel, un caractère de sagesse, d'étendue, et môme de
rationnante^ qui n'avait pu encore exister, et qui, sans doute,
eût été déjà plus marqué^ d'après Tesprit fondamental de
cette grande institution^ si la philosophie^ malheureuse-
ment théologique, qu'elle était évidemment contrainte
d'employer, n'avait dû beaucoup restreindre, et môme gra-
vement altérer une telle propriété. Moralement envisagée,
on ne saurait douter que cette admirable modification de
l'organisme social n'ait directement tendu à développer,
jusque dans les derniers rangs des populations qui ont pu
en subir suffisamment la salutaire influence, un profond
sentiment de dignité et d'élévation, jusqu'alors presque in-
connu ; par cela seul que la morale universelle, ainsi con-
stituée^ d'un aveu unanime, en dehors et au-dessus de la
politique proprement dite, autorisait spontanément, à un
certain degré, le plus chélif chrétien à rappeler formelle-
ment, en cas opportun, au plus puissant seigneur les
inflexibles prescriptions de la doctrine commune, base pre-
mière de l'obéissance et du respect, dès lors susceptibles
d'être limités à la fonction, au lieu de se rapporter unique-
ment à la personne : comme je le disais dans mon travail
de 1826^ la soumission a pu alors cesser d'ôtre servile, et la
remontrance d'ôtre hostile; ce qui était essentiellement
Impossible, pour les classes inférieures, dans l'ancienne
économie sociale, où la règle morale émanait nécessaire-
ment, du moins en principe^ de la môme autorité active qui
en devait recevoir l'application, par une suite inévitable de
la confusion radicale des deux pouvoirs élémentaires.
Enfin, sous l'aspect purement politique, il est surtout évi-
olitique. Dans l’ordre iDterDational, aucun philosophe ne
aurait aujourd’hui méconnaître, en principe, l’évidente
tptitude caraclérislique de l’organisation spirituelle à une
iztension territoriale presque indéfinie, partout où il existe
ine suffisante similitude de civilisation, susceptible de
iomporter la régularisation des rapports continus ou habi-
aels ; tandis que l’organisation temporelle ne peut excéder,
lar sa nature, des limites beaucoup plus étroites sans une
ntolérable tyrannie, dont la stabilité est impossible : il
l’est pas moins irrécusable, en fait, que la hiérarchie pa-
)alea constitué, au moyen âge, le principal lien ordinaire
les diverses nations européennes, depuis que la domina-
ion romaine avait cessé de pouvoir les réunir suffisam-
nent ; et, sous ce rapport, Tinfluence catholique doit être
âgée, comme le remarque très-justement de Maistre, non-
seulement par le bien ostensible qu’elle a produit, mais
lurtout par le mal imminent qu’elle a secrètement prévenu,
it qui, à ce titre même, doit être plus difficilement appré-
ciable ; mais je puis heureusement, à ce sujet, me borner à
‘envoyer simplement le lecteur au mémorable ouvrage de
!et illustre penseur.

Si, afin d’abréger, nous mesurons ici la valeur politique
Tune telle organisation d’après cette seule propriété, assez
iécisive^ en eff’et, pour que le nom spécial du système en
lit été spontanément déduit, nous trouverons qu’elle per-
net, mieux qu’aucune autre, d’estimer exactement à la fois
a supériorité et l’imperfection du catholicisme^ comparé,
!D général, soit au régime qu’il a remplacé, soit à celui qui
loit le suivre. Car, d’un côté, l’organisation catholique a
m embrasser une étendue de territoire et de population
3eaucoup plus considérable que n’avait pu le faire le sys-
.ème romain, qui, primitivement destiné à une cité unique,
n’a pu agrandir progressivement son domaine que par

A. Comte. Tome V, 1 6

i42 PHTSIQUE SOCIALE.

voie d’adoption forcée, en exigeant une compression gra-
duellement croissante, et finalement intolérable, quand les
extrémités sont devenues trop éloignées du centre, où tous
les pouvoirs étaient riadicalement condensés. Quoique le
catholicisme commençât déjà à se trouver en pleine déca-
dence lorsque Tlnde et l’Amérique ont été colonisées, il
s’y est néanmoins étendu spontanément sans effort, tandis
qu’une telle adjonction eût certainement constitué, aux
yeux des plus ambitieux Romains, une gigantesque rêve-
rie, si elle eût pu leur être proposée. Mais^ d’une autre
part, il est sensible que le catholicisme, malgré sa juste
tendance à Tuniversalité, n’a pu réellement s’assimiler,
aux temps mômes de sa plus grande splendeur, que la
moindre partie du monde civilisé : puisque^ avant même
que sa constitution propre fût suffisamment mûre, le mo-
nothéisme musulman lui avait enlevé d’avance une portion
très-notable, et à jamais perdue, de la race blanche, et
que, quelques siècles après, le monothéisme byzantin qui,
sous une vaine conformité de dogmes, en est, au fond,
presque aussi différent que le mahométisme, lui avait ir
révocablement aliéné la moitié du monde romain. Loin
d^offrir rien d’accidentel, ces reàtrictions, profondéaieni
nécessaires, doivent ôtre vraiment regardées, du point d(
vue philosophique, comme une conséquence directe e1
inévitable de la nature éminemment vague et arbitraire
des croyances théologiques, qui, même en organisant, pai
de laborieux artifices^ une dangereuse compression intel-
lectuelle, dont le prolongement réel est d’ailleurs très-li
mité, ne peuvent jamais déterminer une suffisante con«
vergence mentale entre des populations trop nombreuse;
et trop distantes^ qu’unephilosophie purement positive
pourra seule un jour solidement rapprocher en une com
munion durable, à quelque degré que puisse parveni

DEEKUR ÉTAT THÉOLOGIQUE : AGE DU MONOTHÉISME. 143

l’expaDsion de notre race, comme l’ensemble de notre ana-
lyse bistoriqae le rendra, j’espère, pleinement incontes-
table.

Après avoir ainsi sommairement caractérisé la grande
destination sociale du pouvoir catholique, il est indispen-
«able, pour compléter suffisamment cette appréciation po-
litique du catholicisme, de considérer maintenant, d’un
coup d’œil rapide, les principales conditions d’existence,
sans lesquelles il eût été essentiellement incapable, à la
manière des autres monothéismes, de réaliser assez cet
office politique, non plus que sa mission purement morale,
que nous devrons ultérieurement examiner^ et qui cons-
titue, sans aucun doute, son plus utile et plus admirable
ouvrage, dont Theureuse influence sur la destinée totale
de notre espèce est nécessairement à jamais impérissable,
malgré l’inévitable décadence de sa première base intel-
1 actuelle.

Quelque restreinte que doive être ici l’analyse générale
de ces indispensables conditions de Texistence sociale du
catholicisme^ j’y crois cependant devoir expressément si-
gnaler leur distinction rationnelle en deux classes essen-
tielles, suivant leur nature statique ou dynamique, les
unes relatives à l’organisation propre de la hiérarchie ca-
tholique, les autres se rapportant à l’accomplissement
même de sa destination fondamentale. Considérons d’abord
et surtout les premières^ dont le vrai caractère, quoique
spontanément très-prononcé, et, par suite, facile à appré-
cier avec justesse, a été, dans les trois derniers siècles,
profondément obscurci par l’irrationnelle critique, d^a-
bord des protestants, et ensuite des déistes, s’obstinant,
d’une manière si puérile, à toujours ramenerexclusivement
la type de l’organisme chrétien au temps de sa primitive
ébauche, comme si les institutions humaines devaient in-

SAA PHTSIQUE SOCIALE.

définîment rester à Tétat fœtal, et ne devaient pas être, au
contraire, principalement jugeables d’après leur pleine
maturité^ quoique leur essor initial doive constamment
renfermer le germe, plus ou moins sensible, de tous les
développements ultérieurs, ainsi que les philosophes ca-
tholiques l’ont nettement démontré pour le cas actuel.

En examinant, même sommairement, d’un point de vue
vraiment philosophique, l’ensemble de la constitution ec-
clésiastique^ on ne saurait être surpris de l’énergique as-
cendant politique qu’a dû prendre universellement, au
moyen âge, une puissance aussi fortement organisée, éga-
lement supérieure à tout ce qui Tentourait et à tout ce qui
l’avait précédée. Directement fondée sur le mérite intel-
lectuel et moral, qui si longtemps y fut le principe habituel
de la plus éminente élévation, à la fois mobile, et stable
dans la plus juste mesure générale, liant profondément
toutes ses diverses parties sans trop comprimer leur propre
activité, du moins tant que le système a pu maintenir sa
prépondérance, cette admirable hiérarchie devait alors
inspirer spontanément, môme à ses moindres membres^
quand leur caractère personnel était au niveau de leur
mission sociale, un juste sentiment de supériorité, quel-
quefois trop dédaigneuse, envers ies organismes grossiers
dont ils faisaient temporellement partie, et où tout repo-
sait, au contraire^ principalement sur la naissance, modi-
fiée, soit par la fortune, soit par l’aptitude militaire. Quand
elle a pu se dégager suffisamment des formes trop impar-
faites propres à sa première enfance, l’organisation catho-
lique a, d’une part, attribué graduellement au principe
électif une plénitude d’extension jusque alors entièrement
inconnue, puisque les choix, toujours restreints, dans les
anciennes républiques, à une caste déterminée, ont pu dès
lors embrasser ordinairement l’ensemble de la société, sans

DERNIER ÉTAT THÉ0L06IQCE : AGE DU MOKOTHÉISME. 2A5

eo excepter les moindres rangs, qui ont alors tant fourni de
cardinaux et môme de papes : d’une autre part, sous un
aspect moins apprécié mais non moins capital, elle a radi-
calement perfectionné la nature de ce principe politique,
en le rendant plus rationnel, par cela seul qu’elle substi-
tuait essentiellement désormais le choix réel des inférieurs
par les supérieurs à la disposition inverse, jusque alors
exclusive, quoique seulement convenable à Tordre tempo-
rel ; sans toutefois que cette constitution nouvelle mécon-
nûte ssentiellement la juste influence consultative que de-
vaient, pour le bien commun, conserver^ en de tels cas, les
légitimes réclamations des subordonnés. Le mode caracté-
ristique d’élection habituelle à la suprême dignité spiri-
tuelle devra toujours être regardé, ce me semble, comme
un véritable chef-d’œuvre de sagesse politique, où les ga-
ranties générales de stabilité réelle et de convenable pré-
paration se trouvaient encore mieux assurées que n’eût pu
le permettre l’empirique expédient de l’hérédité^ tandis
que la bonté et la maturité des choix, en tant qu’elles peu-
vent dépendre de la nature du procédé, y devaient être
spontanément favorisées, soit par la haute sagesse des élec-
teurs les mieux appropriés, soit par la faculté^ soigneuse-
ment ménagée, de laisser surgir^ de tous les rangs de la
hiérarchie, la capacité la plus propre à présider au gouver-
nement ecclésiastique, après un indispensable noviciat
actif : ensemble de précautions successives vraiment ad-
mirable, et pleinement en harmonie avec l’extrême impor-
tance de cette éminente fonction, où les philosophes catho-
liques ont si justement placé le nœud fondamental de tout
le système ecclésiastique.

On doit également reconnaître la haute portée politique,
jusqu’au déclin du système^ de ces institutions monastiques
qui, outre leurs incontestables services intellectuels, cons-

2Ae PHTSIQDE SOCULB.

tituaient certainement l’un des éléments les plus indis-
pensables de cet immense organisme. Spontanément nées
du pressant besoin que devaient éprouver, à l’origine du
catholicisme, les esprits les plus contemplatifs de se déga-
ger, autant que possible, de l’exorbitante dissipation et de
la corruption excessive du monde contemporain^ ces insti-
tutions spéciales^ maintenant connues parjles seuls abus des
temps de décadence, furent, en général, le berceau néces-
saire où s’élaborèrent^ longtemps à l’avance, les principales
conceptions chrétiennes, soit dogmatiques, soit môme pra-
tiquesr Leur régime fondamental devint ensuite l’appren-
tissage permanent de la class& spéculative, dont les mem-
bres les plus actifs venaient souvent retremper aind
l’énergie et la pureté de leur caractère, trop susceptible
d’altération parles contacts temporels journaliers ; et la
fondation ou la réformation, des ordres offraient d’ailleurs
directement,’pour une telle époque, au génie politique^ une
heiireuse issue élémentaire^ et un utile exercice contipu,
qui ne sauraient plus être convenablement appréciés, de-
puis l’inévitable désorganisation de «e vaste systèn^e provi-
soire d’organisation spirituelle. Enfin, sous l’aspect politi-
que le plus étendu, il est clair que^ sans une pareille
influence, ce système n’eût pu acquérir,. et eqcore moins
conserver, dans les relations européennes^ cet attribut de
généralité qui lui était indispensable, et qui eût été rapide-
ment absorbé par l’esprit de nationalité vers lequel devait
tendre chaque clergé locale si cette milice. contemplative,
bien mieux placée^ par sa nature, au point de vue vraiment
universel, n’en eût toujours reproduit spontanément la
pensée directe, en donnant aussi, au besoin, l’exemple
d’une indépendance qui lui devait être plus facile.

La principale condition d’efficacité commune à toutes
les diverses propriétés politiques que je viens de signaler

DEBNIER ETAT THÉOLOGIQUE : AGE DU MOI«IOTHÉISME. 247

dans la constitution catholique^ consistait surtout en cette
puissante éducation spéciale du clergé, qui devait alors
rendre le génie ecclésiastique habituellement si supérieur
I. tout autre, non-seulement en lumières de tous genres,
nais, au moins autant, en aptitude politique. Car les mo-
jernes défenseurs du catholicisme, en faisant justement
valoir, sous le point de vue intellectuel, une telle éducation
coaime étant, à cette époque, essentiellement au niveau
de l’état le plus avancé de la philosophie générale, encore
éminemment métaphysique, n’ont point eux-mêmes assez
apprécié la haute portée réelle d’un nouvel élément capital
qui devait spontanément caractériser la destination sociale
de cette éducation, môme sans donner lieu à un enseigne-
ment formulé, c’est-à-dire l’histoire, alors nécessairement
introduite dans les hautes élud^’.s ecclésiastiques, au moins
comme histoire de TËglise. Si l’on considère l’incontesta-
ble filiation générale qui, surtout aux premiers temps, rat-
tachait intimement le catholicisme, d’une part, au régime
romain^ d’une autre^ à la philosophie grecque, et méme^
par le judaïsme, aux plus antiques théocraties ; si l’on
pense à l’intervention continue, de plus en plus importante,
que, dès ^a naissance, il avait inévitablement exercée dans
toutes les principales affaires humaines^ on concevra sans
peine que, depuis sa plus éminente maturité sous le grand
Hildebrand, l’histoire de l’Église tendait^ au fond, à consti–
tuer spontanément, pour cette époque, une sorte d’histoire
fondamentale de l’humanité, essentiellement envisagée
sous l’aspect social ; et ce qu’un semblable point de vue
devait évidemment offrir d’étroit se trouvait alors très-
heureusement compensé par l’unité de conception et de
composition qui en résultait naturellement, et qui ne pou-
vait, sans doute, être encore autrement obtenue ; en sorte
que l’on doit cesser d’être surpris que l’origine philosophi-

2 48 PfllSlQOE SOCIALE.

que des spéculations historiques vraiment universelles soit
due au plus noble génie du catholicisme moderne. Il serait,
sans doute, inutile de faire ici expressément ressortir Tévi-
dente supériorité politique que l’habitude régulière d’ua
tel ordre d’études et de méditations devait nécessairement
procurer aux penseurs ecclésiastiques, au milieu d’une
ignorante aristocratie temporelle, dont la plupart des mem»
bres n’attachaient guère d’importance historique qu’à la
généalogie de leur maison, sauf l’intérêt accessoire qu’ils
pouvaient prendre à quelques incohérentes chroniques,
provinciales ou, tout au plus, nationales. Quelque avancée
que soit réellement aujourd’hui l’irrévocable décadence
intellectuelle et sociale du catholicisme, ce privilège ca-
ractéristique doit encore s’y faire sentir à un certain degré
parce qu’aucune classe ne s’est disposée jusqu’ici à mieux
remplir cette grande attribution philosophique; il est proba-
ble, en elTet, que, dans les rangs élevés de sa hiérarchie,
on continue à trouver plus qu’ailleurs des esprits distingués
spontanément susceptibles de se placer convenablement
au vrai point de vue deTensemble des affaires humaines,
quoique la déchéance politique de leur corporation ne leur
permette plus de manifester suffisamment^ ni môme peut-
être de cultiver assez une telle propriété.

Enfin, quelque rapide que doive être cette appréciation,
je ne négligerai point d’y signaler, pour la première fois,
un dernier caractère de haute philosophie politique, que
les plus illustres défenseurs du système catholique ne pou-
vaient y saisir nettement, et qui, par suite, me semble être
resté essentiellement inaperçu jusqu’ici. Il s’agit de l’heu-
reuse discipline fondamentale par laquelle le catholicisme,
aux temps de sa grandeur, a directement tenté avec succès
de diminuer, autant que possible, les dangers politiques
de Tesprit religieux^ en restreignant de plus en plus le droit

DEBIHIER ÉTAT THÉOLOGTQUE : iGE DU 1I0I«[0THÉISME. 249

d’inspiration surnaturelle, qu’aucune domination spiri-
tuelle fondée sur les doctrines théologiques ne saurait d’ail-
leur se dispenser entièrement de consacrer en principe,
mais que l’organisation catholique a notablement réduit
et entravé par de sages et puissantes prescriptions habi-
tuelles, dont l’importance ne saurait être comprise que
par comparaison à l’état précédent, et môme, en quelque
sorte, à l’état suivant. Cette inévitable tendance théologique
à de vagues et arbitraires perturbations^ individuelles
ou sociales^ se trouvait nécessairement encouragée, au plus
haut degré, sous le régime polythéique, qui, pour ainsi
dire, offrait toujours directement quelque divinité disposée
à protéger spécialement une inspiration quelconque. Bien
que le monothéisme, en général, ait dû spontanément
en réduire aussitôt l’extension, et en modifier radicale-
ment l’exercice, il a pu cependant lui laisser encore un
très-dangereux essor^ comme le témoigne clairement
l’exemple des juifs, habituellement inondés de prophètes
et d’illuminés, qui d’ailleurs y avaient^ jusqu’à un certain
point, leur office reconnu, quoique irrégulier. Digne organe
nécessaire d’un état mental plus avancé^ le catholicisme a
graduellement restreint, avec une sagesse trop peu appré-
ciée, le droit direct d’inspiration surnaturelle, en le repré-
sentant comme éminemment exceptionnel, en le bornant
à des cas de plus en plus graves, à des élus de plus en plus
rares, et à des temps de moins en moins rapprochés, en
l’assujettissant enfin à des vérifications d’authenticité de
plus en plus sévères, soit chez les laïques, soit chez les
clercs eux-mêmes, habituellement contenus, en outre, à
cet égard comme à tout autre, par l’organisation hiérarchi-
que : son usage régulier et continu a été essentiellement
réduit à ce que la nature du système rendait strictement
indispensable, aussitôt que toutes les communications di«

i50 PHTSIQUE SOCIALE.

vines ont étéy en prineipey exclusivement réservées d’ordi-
naire à la suprême autorité ecclésiastique. Cette infaillibi-
lité papale, si amèrement reprochée au catholicisme,
constituait donc, à vrai dire^ sous un tel point de vue, an
très-grand progrès intellectuel et social, outre son évidente
nécessité pour l’ensemble du régime théologique^où^ selon
la judicieuse théorie de de Mai&tre^ elle ne formait réelle-
ment que la condition religieuse de la juridiction finale,
sans laquelle les inépuisables contestations, journellement
suscitées par d’aussi vagues doctrines,’eussent indéfiniment
trqublé la société* En ôtant au souverain pontife cette indis-
pensable prérogative, l’esprit d’inconséquence, qui carac-
térise le protestantisme^ bien loin de supprimer le droit
d’inspiration divine, tendait directement, au contraire, &
l’augmente];’ beaucoup^ et par suite à faire rétrograder, àce
tilre comme à tant d’autres^ le développement graduel de
l’humanité, ainsi que je l’expliquerai spécialement au cha-
pitre suivant ; puisque sa prétendue réformation consistait
entièrement, sous ce rapport, à vulgariser de plus en plus
-cette mystique faculté, et finalement à l’individualiser :ce
qui n’eûtpu manquer de produire d’immenses désordres,
d’abord intellectuels, et ensuite sociaux, si la .décadence
^simultanée de toute théologie quelconque n’en eût alors
nécessairement prévenu l’essor spontané, dont les traces
rudimentaires’sont néanmoins fort appréciables. Durest^,
^.u reconnaissant ici cette importante propriété généittle
du monothéisme catholique, le lecteurjudicieux aura, sans
doute, naturellement remarqué l’éclatante confirmation
qu’elle présente directement à la proposition capitale de
philosophie historique, établie au chapitre précédent, que,
dans le passage du polythéisme au monothéisme^ l’esprit
religieux a réellement subi un inévitable décroissement
intellectuel : car nous voyons ainsi le catholicisme cons-

DEBPflER ÉTAT THÉOLOGIQDE : AGE DU MONOTHÉISME. 251

tammeat occupé, dans la vie réelle, personnelle ou col-
lective, à augmenter graduellement le domaine habituel
de la sagesse humaine aux dépens de celui, jusque alors si
étendo^ de l’inspiration divine.

Après avoir suffisamment indiqué les vrais principes
philosophiques qui doivent présider à un examen appro-
fondi des conditions générales de l’existence sociale du ca-
tbcdicisme, je ne saurais m’arrôter aucunement à la consi-
dératiod des institutions spéciales, quelle qu’en ait dû être
l’efficacité réelle pour le développement et le maintien de
ce grand organisme. C’est ainsi, par exemple, que je ne
dois pas déterminer ici l’importance très-grave qu’a pré-
senté, sous ce rapport, l’usage spontané d’une sorte de
langue sacrée, par la conservation du latin dans la corpo-
ration sacerdotale, quand il eut cessé de rester vulgaire ;
et, cependant, il n’est pas douteux qu’un tel moyen, systé-
matiquement réglé,. a constitué naturellement, à divers ti-
tres isssentiels, un utile auxiliaire permanent de la puissance
catholique, soit au dedans^ soit au dehors, en facilitant à
la fois sa communication et sa concentration, et môme en
retardant notablement l’inévitable époque où l’esprit de
critique individuelle viendrait graduellement démolir ce
noble édifice social, dont les bases intellectuelles étaient si
précaires. Mais, évidemment forcé de renvoyer au Traité
spécial déjà promis une telle appréciation, et beaucoup
d’autres analogues, quel qu’en puisse être l’intérêt réel, je
ne dois pas néanmoins éviter de signaler encore deux con-
ditions capitales, l’une morale, l’autre politique, qui, sans
être, par leur nature, aussi fondamentales que celles ci-
dessus caractérisées, ont toutefois été vraiment indispen-
sables, chacune à sa manière, au plein développement du
catholicisme, et devaient, en même temps, résulter spon-
tanément de son entière maturité. Toutes deux étaient

252 PHTSIQUC SOCIALE.

impérieusemeDt prescrites par la nature spéciale dW
telle époque et d^un tel système, beaucoup plus que parla
nature générale de l’organisation spirituelle; distinction
importante, qui doit dominer leur appréciation philoso-
phique^ autrement confuse et incohérente.

La première consiste dans l’institution^ vraiment capi-
tale, du célibat ecclésiastique, dont le développement,
longtemps entravé, et enfin complété par le puissant Hil-
debrand, a été ensuite justement regardé comme Tune des
bases les plus essentielles de la discipline sacerdotale. Il
serait entièrement superflu de rappeler ici les motifs assez
connus qui^ puisés dans la saine appréciation générale de la
nature humaine, expliquent son influence nécessaire sarie
meilleur accomplissement, intellectuel ou social, des
fonctions spirituelles : nous devons môme éviter soigneu-
sement d’entamer, d^une manière directe ou indirecte,
l’examen de la convenance de cette institution pour le nou-
veau pouvoir spirituel, ultérieurement destiné à réorganiser
les sociétés modernes; cette question délicate, aujourd’hui
trop prématurée, serait certainement oiseuse à agiter^ et
peut-être dangereuse; elle ne saurait être décidée conve-
nablement, d’après une expérience graduelle suffisamment
approfondie, que par ce pouvoir lui-môme, déjà constitué,
à l’exemple du catholicisme, quoique beaucoup moins
tard. Mais, quant à l’indispensable nécessité relative de
cette importante disposition à l’égard du catholicisme, il
est aisé de la reconnaître, avec une pleine et irrésistible
évidence^ malgré tant de sophismes protestants ou philo-
sophiques, môme indépendamment des conditions trop
manifestes qu’imposait^ sous ce rapport^ l’exécution jour-
nalière des principales fonctions morales du clergé, et sur-
tout de la confession. Il suffit pour cela, en se bornant
aux seules considérations politiques, nationales ou euro-

DERNIER ETAT THEOLOGIQUE : AGE DU MO^’OT^£IS&IE. 25 8

péennes, de se représenter convenablement le véritable état
général d’une telle société, où^ sans le célibat, la hiérar-
chie catholique n’aurait pu certainement obtenir ou con-
server^ aux temps mômes de sa plus grande splendeur, ni
l’indépendance sociale ni la liberté d’esprit nécessaires à
l’accomplissement suffisant de sa grande mission provi-
soire. La tendance universelle, encore si prépondérante, à
l’inévitable hérédité de toutes les fonctions quelconques,
sous la seule exception capitale des fonctions ecclésiasti-
ques, eût alors, sans aucun doute, irrésistiblement entraîné
le clergé à l’imilatiou continue d’aussi puissants exemples^
comme le montre clairement l’analyse judicieuse des dis-
positions contemporaines, si l’iieureuse institution du cér
libat ne l’en eût radicalement préservé, quelle qu’ait pu y
être d’ailleurs l’influence réelle du népotisme, toujours
nécessairement exceptionnel, et dont la saine appréciation
ne fait^ au reste, que mieux ressortir le besoin de lutter,
avec une contiouelle énergie, contre une telle disposition
spontanée, qui, si elle eût prévalu, aurait certainement fini
par annuler essentiellement la division fondamentale des
deux pouvoirs élémentaires, d’après l’imminente transfor-
mation graduelle, que les papes ont alors si péniblement
contenue^ des évoques en barons et des prêtres en cheva-
liers. On n’a point assez apprécié l’innovation hardie et
vraiment fondamenlale que le catholicisme a radicalement
opérée dans l’organisme social, en supprimant ainsi à ja-
mais l’hérédité sacerdotale, profondément inhérente à
l’économie de toute l’antiquité^ non-seulement sous le ré-
gime théocratique proprement dit, mais aussi chez les
Grecs, et môme chez les Romains, où les divers offices
pontificaux de quelque importance constituaient essentiel-
leipent le patrimoine exclusif de quelques familles privi-
légiées, ou, tout au moins, d’une certaine caste; l’élection,

25 4 PUISIQCE SOCIALE.

d’ailleurs très-circonscrite, n’y ayant obtenu que fort tard
une part purement accessoire, par une simple concession
graduelle^ toujours plus apparente que réelle. Si l’on eût
mieux compris de tels antécédents, on eût à la fois senti
l’importance et la difficulté de l’immense service politique
rendu par le catholicisme, lorsque, en établissant le prin-
cipe du célibat ecclésiastique, il a posé enfin une in80^
montable barrière à cette disposition universelle, dont
l’irrévocable abolition, envers des fonctions aussi éminentesy
a constitué réellement Teffort le plus décisif contre le sys-
tème des castes, ultérieurement menacé d’ailleurs dans
toutes ses autres parties, d’après la seule influence gra-
duelle de cette grande modification spontanée : nulle
autre appréciation spéciale n’est aussi propre peut-être à
vérifier combien le système catholique était en avant.de la
société sur laquelle il devait agir. Je ne saurais m’absteoir,
à ce sujet, de signaler incidemment Tinconséquence et la
légèreté des aveugles adversaires habituels du catholicisme,
qui^ en confondant, d’une part, le régime catholique avec
celui, si radicalement distinct, des vraies théocraties anti-
ques, lui ont, d’une autre part, simultanément adressé
d’amers reproches sur celte institution générale du célibat
ecclésiastique^ essentiellement destinée, au contraire, par
sa nature caractéristique, à rendre la pure théocratie radi-
calement impossible, en garantissant, d’une manière plus
spéciale, à tous les rangs sociaux, le légitime accès des di-
gnités sacerdotales.

Quant à l’autre condition spéciale subsidiaire de Texis-
tence politique du catholicisme au moyen âge, elle consiste
dans la nécessité^ fâcheuse mais indispensable, d’une prin-
cipauté temporelle suffisamment étendue, directement
annexée à jamais au chef-lieu général de l’autorité spip*
tuelle, afin de mieux garantir sa pleine indépendance eu-

DEAKIKR ÉTAT TBÉOLUGIQUE : AGE DU ^OiNOTBÉlSME. 255

ropéenne. Eayers le nouveau pouvoir iolellectuel et moral
destiné à diriger la moderne réorganisation sociale^ Teza-
men d’une telle condition serait certainement encore plus
oiseux ainsi que plus prématuré, et finalement plus dé-
placé, que celui de la précédente. Mais, à Tégurd du ca-
tholicisme, un pareil besoin ne saurait être douteux, en
considérant la nature propre de cet organisme et sa prin-
cipale destination, aussi bien que d’après sa vraie relatioa
politique avec les puissances au > sein desquelles il a dû
surgir et vivre. Né, comme on l’oublie trop aujourd’hui,
dans un état social où les deux pouvoirs élémentaires
étaient radicalement confondus, le système catholique eût
été alors rapidement absorbé, ou plutôt politiquement an-
nulé par la prépondérance temporelle, si le siège de son
autorité centrale se fût trouvé enclavé dans quelque juri-
diction particulière, dont le chef n’eût pas tardé, suivant
la pente primitive vers la concentration de tous les pou-
voirs, à s’assujettir le pape comme une sorte de chapelain;
à moins de compter naïvement sur la miraculeuse conti-
nuité indéfinie d’une suite de souverains comparables au
grand Charlemagne, c’est-à-dire comprenant assez le vé-
ritable esprit de l’organisation européenne au moyen âge,
pour^tre spontanément disposés à toujours respecter con-
venablement et à protéger dignement la haute indépen-
dance pontificale. Quoique la philosophie théologique, une
fois parvenue à l’état de monothéisme, tende naturellement,
d’après nos explications antérieures, à déterminer la sépa-
ration des deux puissances, elle est nécessairement bien
loin de pouvoir le faire avec l’énergie, la spontanéité et la
précision qui devront certainement caractériser, à ce sujet,
la philosophie positive, ainsi que je l’indiquerai plus tard :
en sorte que son inûuence, puissante mais vague, ne pou-
vait, à cet égard, nullement dispenser, comme tant d’au-

256 PHYSIQUE SOCIALE.

ires exemples d’ua vain monothéisme l’ont clairement vé-
rifié, du secours continu des conditions purementpolitiques,
parmi lesquelles devait, sans doute, éminemment surgir
l’obligation d’une certaine souveraineté territoriale, em-
brassant une population assez étendue pour, au besoin, se
suffire provisoirement à elle-même, de manière à offrir un
refuge assuré à tous les divers membres de cette immense
hiérarchie, en cas de collision partielle mais intense, avec
les forces temporelles, qui, sans cette imminente ressource
extrême, les auraient toujours tenus dans une trop étroite
dépendance locale. Le siège spécial de cette principauté
exceptionnelle était d’ailleurs nettement déterminé par
l’ensemble de sa destination, puisque le centre de l’auto-
rité la plus générale, seule destinée désormais à agir simul-
tanément sur tous les points du monde civilisé^ devait évi-
demment résider dans cette cité unique, si exclusivement
propre à lier, par une admirable continuité active, l’ordre
ancien à l’ordre nouveau^ d’après les habitudes profondé-
ment enracinées qui^ depuisplusieurssiècles,’y rattachaient,
de toutes parts, les pensées et les espérances sociales: de
Maistre a fait très-bien sentir que^ dans la célèbre translationà
Byzance, Constantin ne fuyait pas moins moralement devant
rÉglise que politiquement devant les barbares. Mais, du
reste, l’irrécusable nécessité de cette adjonction temporelle
à la suprême dignité ecclésiastique n’en doit pas faire ou-
blier les graves inconvénients, essentiellement inévitables,
soit envers Tautorité sacerdotale elle-même, soit pour la
partie de l’Europe ainsi réservée à cette sorte d’anomalie
politique. La pureté, et même la dignité du caractère pon-
tifical se trouvaient dès lors exposées sans cesse à une immi-
nente altération directe, par le mélange permanent des
hautes attributions propres à la papauté^ avec les opéra-
tions secondaires d’un gouvernement provincial ; quoique.

DEBMIEA ETAT THEOLOGIQDE : AGE DU MO^iOTHÉISUE. 2 57

par suite même, du moins en partie, d’une telle discor-
dance, le pape ait réellement toujours assez peu régné à
Rome^ sans excepter les plus belles époques du catholicisme,
pour n’y pouvoir seulement comprimer suffisamment les
factions des principales familles^ dont les miséral)les luttes
ont si souvent bravé et compromis son autorité temporelle :
rindispensable élévation de ce grand caractère politique, et
sa généralité caractéristique, n’en ont pas moins soufiert
sans doute, par suite de l’ascendant trop exclusif que de-
vaient ainsi obtenir graduellement les ambitions italiennes,
et qui, après avoir favorisé d’abord le développement du
système, n’a pas peu contribué ensuite à enaccélérer la dé-
sorganisation, par les inflexibles rivalités qu’il a dû soulever
au loin : sous l’un et l’autre aspect^ le chef spirituel de
l’Europe a fini par se transformer aujourd’hui en un
petit prince italien, électif, tandis que tous ses voisins
sont héréditaires, mais d’ailleurs essentiellement préoc-
cupé^ comme chacun d’eux , et peut-être même da-
vantage, du maintien précaire de sa domination locale.
Quant à Tltalie, quoique son essor intellectuel, et même
moral, ait été beaucoup hâXé par cet inévitable privilège,
elle a dû y perdre essentiellement sa nationalité politique :
car (es papes ne pouvaient, sans se dénaturer totalement,
étendre sur l’Italie entière leur domination temporelle, que
l’Europe eût d’ailleurs unanimement empêchée ; et cepen-
dant la papauté ne devait point, sans compromettre gra-
vement son indispensable indépendance, laisser former,
autour de son territoire spécial, aucune autre grande sou-
veraineté italienne : la douloureuse fatalité déterminée par
ce conflit fondamental constitue certainement Tune des
plus déplorables conséquences de la condition d’existence
que nous venons d’examiner, et qui a ainsi exigé, en quel-
que sorte, sous un aspect capital, le sacrifice politique

A. Comte. Tome V. 17

258 PUTSIQUE SOCIALE.

d’une partie aussi précieuse et aussi intéressante de la
communauté européenne, toujours agitée, depuis dix siè-
cles, par d’impuissants efforts pour constituer une unité
nationale, nécessairement incompatible, d’après cette ex-
plication, jusqu’à présent inaperçue, avec l’ensemble du
système politique fondé sur le catholicisme.

Je devais ici caractériser distinctement les principales
conditions d’existence politique du catholicisme, qui, de
nature essentiellement statique, concernent directement
son organisation propre ; parce qu’elles doivent être au-
jourd’hui plus profondément méconnues par toutes nos di-
verses écoles dominantes, qui, dans leur inanité philoso-
phique^ ne savent rêver la solution sociale que d’après
l’ancienne base tbéologique, et qui cependant refusent ra-
dicalement à une telle économie les moyens fondamen,taux
les plus indispensables à son efficacité réelle ; comme je
l’ai indiqué au volume précédent, et comme la suite de
notre analyse historique l’expliquera spontanément. Les
conditions vraiment dynamiques, relatives à la puissance
inévitable que devait procurer au catholicisme l’accomplis-
sement continu de son office social, sont, par leur nature,
trop manifestes, et, en effet, trop peu contestées d’ordinaire,
pour exiger un examen aussi étendu. Nous pourrons donc,
en ce qui les concerne, nous borner, à ce sujet, à l’appré-
ciation sommaire de la grande attribution élémentaire de
l’éducation générale, qui, d’après un éclaircissement an-
térieur, constitue nécessairement la plus importante fonc-
tion du pouvoir spirituel, et le fondement primitif de toutes
ses autres opérations, parmi lesquelles il suffira de consi-
dérer ensuite celle qui, dans la vie active, en devait deve-
nir le prolongement le plus naturel et la plus irrésistible
conséquence, pour la direction morale de la conduite pri-
vée. Quelque intérêt philosophique que dussent certaine-

DERNIER ÉTAT TBÉOLOGIQUE : AGE DU MONOTHÉISME. 259

ment offrir beaucoup d’autres considérations analogues,
comme, par exemple, l’examen de Tinfluence politique que
deyait spécialement procurer à la hiérarchie catholique
l’exercice journalier de ses relations naturelles avec toutes
les parties simultanées du monde civilisé, en un temps
surtout où les diverses puissances temporelles vivaient es-
sentiellement isolées, je suis évidemment forcé, par l’in-
dispensable restriction de notre appréciation historique, de
laisser au lecteur tous les développements de ce genre.

La plupart des philosophes^ môme catholiques, faute
d’une comparaison assez élevée, ont trop peu apprécié l’im-
mense et heureuse innovation sociale graduellement ac-
complie par le catholicisme^ quand il a directement orga-
nisé un système fondamental d’éducation générale^
intellectuelle et surtout morale, s’étendant rigoureusement
à toutes les classes de la population européenne, sans au-
cune exception quelconque, même envers le servage. Si
une intime habitude ne devait essentiellement blaser nos
esprits sur cette admirable institution, où l’on n’est plus
frappé que du caractère rétrograde qu’elle offre incontes-
tablement aujourd’hui sous le rapport mental ; si on la ju-
geait du point de vue vraiment philosophique convenable à
l’étude rationnelle des révolutions successives de Thuma-
nité, chacun sentirait aisément i’éminente valeur sociale
d’une telle amélioration permanente, en partant du régime
polythéique^ qui condamnait invariablement la masse de
la population à un inévitable abrutissement, non-seule-
ment à l’égard des esclaves, dont la prédominance numé-
rique est d’ailleurs bien connue, mais encore pour la ma-
jeure partie des hommes libres, essentiellement privés de
toute instruction réglée, sauf l’influence spontanée tenant
au développement des beaux-arts, et celle que devait pro-
duire aussi le système des fêtes publiques^ complété par

260 PHYSIQUE SOCIALE.

les jeux scéniques : il est clair, en effet, que, dans Tantl-
quité, l’éducalion purement militaire, exclusivement
bornée, par sa nature, aux hommes libres, pouvait seule
être convenablement organisée, et Tétait réellement de la
manière la plus parfaite. De tels antécédents, judicieuse-
ment appréciés, empêcheraient, sans doute^ de mécon-
naître le grand progrès élémentaire réalisé par le catholi-
cisme, imposant spontanément à chaque croyant, avec
une irrésistible autorité, le devoir rigoureux de recevoir,
et aussi de procurer autant que possible, le bienfait de
cette instruction religieuse, qui, saisissant Tindividu dès
ses premiers pas, et, après Tavoir préparé à sa destination
sociale, le suivait d’ailleurs assidûment dans tout le cours
de sa vie active pour le ramener sans cesse à la juste ap-
plication de ses principes fondamentaux, par un ensemble
admirablement combiné d’exhortations directes, générales
ou spéciales, d’exercices individuels ou communs, et de
signes matériels convergeant très-bien vers Tunité d’im-
pression. En se reportant convenablement à ce temps, on
ne tardera point à sentir que, môme sous Vaspeci intel-
lectuel, ces modestes chefs-d’œuvre de philosophie usuelle
qui formaient le fond des cathéchismes vulgaires, étaient
alors, en réalité, tout ce qu’ils pouvaient être essentielle-
ment, quelque arriérés qu’ils doivent maintenant nous
sembler à cet égard ; car ils contenaient ce que la philo-
sophie théologique proprement dite, parvenue à l’état de
monothéisme, pouvait offrir de plus parfait, à oioins de
sortir radicalement d’un tel régime mental, ce qui certes
était encore éminemment chimérique : la seule philoso-
phie un peu plus avancée, à cet égard, qui existât déjà,
était, comme on l’a vu, purement métaphysique, et^ à ce
titre, nécessairement impropre, par sa nature antiorgani-
que, à passer utilement dans la circulation générale, où.

DERMIEll ÉTAT TRÉOLOGIQUE : iGE DU MONOTHÉISME. S61 *

Tdprès rexpérience pleinement décisive des siècles anté-
ieurs, elle n’aurait évidemment pu instituer finalement
o-un funeste scepticisme universel, incompatible avec
>nt vrai gouvernement spirituel de l’humanité; quant aux
récieux rudiments scientifiques graduellement élaborés
ans l’immortelle école d’Alexandrie^ ils étaient, sans aucun
oote, beaucoup trop faibles, trop isolés et trop abstraits,
our devoir pénétrer^ à un degré quelconque, dans une
û\e éducation commune, quand même l’esprit fondamen-
ti du système ne les eût pas implicitement repoussés.
feux on scrutera l’ensemble de cette mémorable organisa-
on, plus on sera choqué de l’irrationnelle et profonde in-
istice que présente l’aveugle accusation absolue, tant re-
stée contre le catholicisme, d’avoir, sans distinction
époques, toujours tendu à étouffer le développement po-
Cilaire de l’intelligence humaine, dont il fut si longtemps,
1 contraire, le promoteur le plus efficace : le reproche
unal du protestantisme, quant à la sage prohibition de TÉ-
liée romaine relativement à la lecture indiscrète et vul-
lire des livres sacrés empruntés au judaïsme, ne devrait
18 être servilement reproduit par les philosophes impa^-
aox, qui, n’étant point retenus, comme les docteurs ca-
ioliques, par un respect forcé pour cette dangereuse ha-
itude, pourraient franchement proclamer les graves
iconvénients, intellectuels et sociaux, radicalement inhé-
mis à une telle pratique, qui, résultée du besoin logique
e constituer au monothéisme une continuité indéfinie,
tndait, chez la plupart des esprits ordinaires, à ériger en
rpe social la notion rétrograde d’une antique théocratie,
antipathique aux vraies nécessités essentielles du moyen
;e. L’exacte interprétation générale des faits montre alors,
u contraire, dans le clergé catholique, une disposition
ODStante à faire universellement pénétrer toutes les lu-

262 PHYSIQUE SOCIALE.

mières quelconques qu’il avait lui-môme reçues, bien loin
d’imiter, àcetégard^la concentration systématique propre
au régime vraiment théocratique : et c’était là une suite
inévitable de la division fondamentale des deux pouvoirs
élémentaires, qui, dans l’intérêt môme de sa légitime do-
mination, conduisait cette hiérarchie à exciter partout un
certain degré de développement intellectuel, sans lequel
sa puissance générale n’aurait pu trouver un point d’appui
sufûsant. Au reste, il ne s’agit point directement, en ce
moment, de l’appréciation mentale ni môme morale^ na-
turellement examinée ci-après^ de ce système général de
l’éducation catholique, où nous ne devons maintenant con-
sidérer surtout que la haute influence politique qu’il pro-
curait nécessairement à la hiérarchie sacerdotale, et qui
devait évidemment résulter de l’ascendant spontané que
tendent à conserver indéfiniment les directeurs primitifs
de toute éducation réelle, quand elle n’est point bornée à
la simple instruction ; ascendant immédiat et général, in-
hérent à cette grande attribution sociale, abstraction faite
d’ailleurs du caractère spécialementsacréde l’autorité spi-
i*ituelle au moyen âge, et des terreurs superstitieuses qui
s’y rattachaient. Simultanément héritier, dès l’origine, de
l’empirique sagesse des théocraties orientales et des in-
génieuses études de la philosophie grecque, le clergé ca-
tholique a dû ensuite s’appliquer inévitablement, avec une
opiniâtre persévérance, à l’exacte investigation de la nature
humaine, individuelle ou sociale, qu’il a réellement appro-
fondie autant que peuvent le comporter des observations
irrationnelles, dirigées ou interprétées par de vaines con-
ceptions théologiques ou métaphysiques. Or, une telle con-
naissance^ où sa supériorité générale était hautement irré-
cusable, devait éminemment favoriser son ascendant
politique, puisque, dans un état quelconque de la société.

DERI4IER ETAT THEOLOGIQUE : ÂGE DU MONOTHÉISME. âC3

elle coDstitue naturellement, de toute nécessité, la première
base intellectuelle directe d’un pouvoir spirituel ; les au-
tres sciences ne pouvant obtenir, à cet égard, d’efficacité
réelle que par leur indispensable influence rationnelle sur
l’extension et l’amélioration de ces spéculations, politique-
ment prépondérantes, relatives à l’homme et à la société.
On doit enfin concevoir l’institution, vraiment capitale,
de la confession catholique comme destinée à régulariser
une importante fonction élémentaire du pouvoir spirituel,
à la fois suite inévitable et con^plément nécessaire de cette
attribution fondamentale que nous venons de considérer:
car il est, d’une part, ijmpossible que les directeurs réels
de la jeunesse ne deviennent point spontanément, à un
degré quelconque, les conseillers habituels de la vie ac-
tive; et, d’une autre part, sans un tel prolongement d’in-
fluence morale, l’efficacité sociale de leurs opérations pri-
mitives ne saurait être suffisamment garantie, en vertu de
leur aptitude exclusive à surveiller l’exécution journalière
des principes de conduite qu’ils ont ainsi enseignés : il
eût été d’ailleurs évidemment absurde que cette institution
conservât indéfiniment les formes puériles, et même dan-
gereuses, rappelées par l’étymologie d’une telle dénomina-
tion, et qui avaient dû subsister jusqu’à ce que la hiérar-
chie pût être suffisamment constituée. Rien ne peut, sans
doute, mieux caractériser l’irrévocable décadence de l’an-
cienne organisation spirituelle, que la dénégation systéma-
tique, si ardemment propagée depuis trois siècles, d’une
condition d’existence aussi simple et aussi évidente, ou la
désuétude spontanée, non moins significative, d’un usage
aussi bien adapté aux besoins élémentaires de notre nature
morale, l’épanchement et la direction, qui, en principe,
ne pouvaient certes être plus convenablement satisfaits que
par la subordination volontaire de chaque croyant à un

2C4 PHÏSIQOE SOCIALE.

guide spirituel, librement choisi dans une vaste et éroi-
nente corporation, à la fois apte d’ordinaire à donner d’u-
tiles avis, et presque toujours incapable, par son heureuse
position spéciale, désintéressée sans être indifférente, d’a-
buser d’une confiance qui constituait la seule base, cons-
tamment facultative, d’une telle autorité personnelle. Si
l’on refuse, en effet, au pouvoir spirituel une semblable in-
fluence consultative sur la vie humaine,. quelle véritableat-
tribution sociale pourrait-il lui rester, qui ne puisse être
encore plus justement contestée? Les puissants effets mo-
raux de cette belle institution pour purifier par l’avexi et
rectifier par le repentir ont été s^ bien appréciés des phi-
losophes catholiques, que nous sommes ici heureusement
dispensé, à cet égard^ de toute explication spéciale, au
sujet d’une fonction qui a si utilement remplacé la disci-
pline grossière et insuffisante, également précaire et tra-
cassière, d’après laquelle, sous le régime polythéique, le
magistrat s’efforçait si vainement de régler les mœurs par
d’arbitraires prescriptions, en vertu de la confusion fonda-
mentale des deux ordres des pouvoirs humains. Nous n’a-
vons à l’envisager maintenant que comme une indispensable
condition d’existence politique inhérente au gouvernement
spirituel, quels qu’en soient la nature et le principe, et sans
laquelle il ne pourrait suffisamment remplir son office ca-
ractéristique, qui doit y trouver simultanément ses infor-
mations élémentaires et ses premiers moyens moraux. Les
graves abus qu’elle a produits, môme aux plus beaux temps
du catholicisme, doivent être bien moins rapportés à l’ias-
titution elle-même, abstraitement conçue, qu’à la nature
vague et absolue de la philosophie théologique, seule sus-
ceptible, de toute nécessité, de constituer alors la base
très-imparfaite, soit moralement ou mentalement^ de l’or-
ganisation spirituelle. 11 résultait forcément, en effet;

DERKIEA ÉTAT TBEOLOGIQUE ! AGE DU MONOTHEISME. 265

d-ane telle situation, l’inévitable obligation de ce droit, en
réalité presque arbitraire malgré les meilleurs règlements,
d’absolution religieuse, au sujet duquel les plus légitimes^
réclamations ne sauraient empêcher l’irrésistible besoin
pratique de cette faculté continue, sans laquelle, à l’immi-
nent péril de l’individu et de la société, une seule faute ca-
..pitale aurait constamment déterminé un irrévocable déses-
..poir, dont les suites habituelles auraient tendu à convertir
bieatôt cette salutaire discipline en un principe nécessaire
d’incalculables perturbations.

Après avoir, par l’ensemble des considérations précé-
dentes, suffisamment ébauché désormais l’appréciation po-
litique du catholicisme, en ce qui concerne les conditions
fondamentales du gouvernement spirituel, celles qui, par
leur nature, doivent toujours se manifester, à un degré et
sous une forme d’ailleurs variables, dans une véritable or-
ganisation morale distincte, quel qu’en puisse être le prin-
cipe, il nous reste encore, pour achever de connaître assez
ce grand organisme du moyen âge, de manière à bien com-
prendre les exigences réelles, soit de son existence passée,
‘soit de sa vaine restauration ultérieure, à signaler aussi, par
.l’indication rapide mais caractéristique d’un point de vue
plus spécial, ses principales conditions purement dogmati-
ques, afin de faire sentir que des croyances théologiques se-
condaires, aujourd’hui communément regardées comme
socialement indifférentes, étaient cependant indispensables
h la pleine efficacité politique de ce système factice com-
plexe, dont l’admirable mais passagère unité résultait péni-
hlement de la laborieuse convergence d’une multitude
d’influences hétérogènes, en sorte qu’une seule d’entre
plies, profondément ruinée, tendait à entraîner spontané-
ment une inévitable désorganisation totale, quoique gra-
duelle.

266 PflïSIQUE SOCIALE.

Nous avons déjà reconnu, à ce sujet, à la fin du chapitre
précédent, que le strict monothéisme, tel que le rêvent nos
déistes, serait à la fois d’un usage impraticable et d’une
application stérile : et tout philosophe impartial qui tentera
convenablement de mesurer, pour ainsi dire^ la dose fon-
damentale du polythéisme que le catholicisme a dû néces-
sairement conserver en la régularisant d’après son principe
propre, reconnaîtra qu’elle fut, en général^ aussi réduite
que le comportent essentiellement les besoins inévitables,
intellectuels ou sociaux du véritable esprit théologique.
Mais nous devons, en outre, considérer maintenant, dans le
catholicisme, les plus importants des divers dogmes acces-
soires, qui, dérivés, plus ou moins spontanément^ de la
conception théologique caractéristique, en ont constitué
surtout des développements plus ou moins indispensables
à rentier accomplissement de sa grande destination provi-
soire pour l’évolution sociale de l’humanité.

La tendance, éminemment vague et mobile, qui caracté-
rise spontanément, môme à l’état de monothéisme, les con-
ceptions théologiques, devrait profondément compromettre,
de toute nécessité, leur efficacité sociale, en exposant d’une
manière presque indéfinie , dans la vie réelle, les pré-
ceptes pratiques dont elles sont la base à des modifications
essentiellement arbitraires, déterminées par les diverses
passions humaines, si cet imminent péril continu n’était
régulièrement conjuré par une active surveillance fonda-
mentale du pouvoir spirituel correspondant. C’est pourquoi
la soumission d’esprit, évidemment indispensable, à un
certain degré, à toute organisation quelconque du gouver-
nement moral de l’humanité, avait besoin d’être beaucoup
plus intense sous le régime théologique^ qu’elle ne devra
le devenir, comme je l’indiquerai plus tard, sous le régime
positif, où la nature des doctrines pousse d’elle-même à

DEMIER ÉTAT THÉOLOGIQIE : AGE DU MOlMOTflÉlSME. 267

une convergence presque sufûsante, et n’exige, par suite,
qu’un recours bien moins spécial et moins fréquenta l’au-
torité interprétative ou directrice. Ainsi, le catholicisme,
afin de constituer et de maintenir Tunité nécessaire à sa des-
tination sociale, a dû contenir autant que possible le libre
essor individuel, inévitablement discordant, de l’esprit re-
ligieux^ en érigeant directement la foi la plus absolue en
premier devoir du chrétien ; puisque, en effet, sans une
telle base, toutes les autres obligations morales perdaient
aussitôt leur seul point d’appui. Si cette évidente nécessité
du système catholique tendait réellement, suivant l’accusa-
tion banale, à fonder l’empire du clergé bien plus que ce-
lui de la religion, l’école positive^ avec la pleine indépen-
dance qui la caractérise, et que ne pouvaient manifester les
philosophes catholiques au sujet des vices radicaux de
leurs propres doctrines, ne doit pas craindre aujourd’hui
de reconnaître hautement que cette substitution tant re-
prochée avait dû être, au fond^ essentiellement avantageuse
à la société; car la principale utilité pratique de la religion
a dû alors consister réellement à permettre l’élévation pro-
visoire d’une noble corporation spéculative, éminemment
apte, comme je l’ai expliqué, par la nature de son organisa-
tion, à diriger heureusement, pendant sa période ascen-
sionnelle, les opinions et les mœurs, quoique condamnée
ensuite à une irrévocable décadence, non par les défauts
essentiels de sa constitution propre^ mais précisément, au
contraire, par l’inévitable imperfection d’une telle philo-
sophie, dont l’ascendant mental et social devait être pure-
ment provisoire comme le reste de ce volume le rendra,
j’espère, de plus en plus incontestable. Cette indispensable
considération générale doit toujours dominer désormais
toute appréciation vraiment rationnelle du catholicisme,
aussi bien sous l’aspect purement dogmatique que sous le

i(;8 PHYSIQUE SOCIALE.

point de vue directement politique ; elle peut seule conduire
à saisir le véritable caractère de certaines croyances, dan-
gereuses sans doute, mais imposées par la nature ou les
besoins du système, et qui n’ont jamais pu être jusqu’ici
philosophiquement jugées ; elle doit enfin faire spontané-
ment comprendre l’importance capitale que tant d’esprits
supérieurs ont jadis attachée à certains dogmes spéciaux^
qu’un examen superficiel dispose maintenant à proclamer
inutiles à la destination finale, mais, qui^ au fond, étaient
d’ordinaire intimement liés aux exigences réelles soit de
l’unité ecclésiastique, soit de l’efficacité sociale.

Dans le Traité spécial déjà promis, un tel esprit philo-
sophique expliquera facilement plus tard l’irrécusable né-
cessité relative, intellectuelle ou sociale, des dogmes les
plus amèrement reprochés au catholicisme, etqui^ à raison
môme de cette intime obligation, ont dû, en effet, puis-
-samment contribuer ensuite à sa décadence^ en soulevant
partout contre lui d’énergiques répugnances, à la fois men-
tales et morales. C’est ainsi^ par exemple, que l’on peut
aisément concevoir l’arrêt fondamental, aussi indispensable
que douloureux, qui imposait directement la foi catholique
comme une condition rigoureuse du salut éternel, et sans
lequel, en effet, il est évident que rien ne pouvait plus con-
tenir la divergence spontanée des croyances théologiques,
à moins de recourir sans cesse à une intervention tempo-
relle bientôt illusoire : et^ néanmoins, cette fatale prescrip-
tion, qui conduit inévitablement à la damnation de tous les
hétérodoxes quelconques^ môme involontaires, a dû sans
doute, justement exciter, plus qu’aucune autre, au temps
de l’émancipation, une profonde indignation unanime ; car
rien peut-ôtre n’est aussi propre à confirmer, sous le rap-
port moral, cette destination purement provisoire si clai-
rement inhérente, sous l’aspect mental, à toutes les doc-

DERISIEIl ÉTAT THÉOLOGIQUE : AGE DD MONOTHÉISME. S69

rines religieuses, alors graduellement amenées à convertir
in ancien principe d’amour en un motif final de haine in-
;urmontable^ comme on le verrait désormais de plus en
>lus^ depuis la dispersion des croyances^ si leur activité
»ociale ne tendait enfin vers une extinction totale et com-
nune. Le fameux dogme de la condamnation originelle de
‘humanité tout entière, qui, moralement, est encore plus
radicalement révoltant que le précédent^ constituait aussi
in élément nécessaire de la philosophie catholique, non-
seulement par sa relation spontanée à l’explication théolo-
;ique des misères humaines, qui en a reproduit, en tant
d’autres systèmes religieux, le germe essentiel, mais aussi,
d’une manière plus spéciale, pour motiver convenablement
la nécessité générale d’une rédemption universelle, sur la-
quelle repose toute l’économie de la foi catholique. De
môme, il serait facile de reconnaître que l’institution, si
amèrement critiquée, du purgatoire fut, au contraire, très-
heureusement introduite dans la pratique sociale du catho-
licisme, à titre d’indispensable correctif fondamental de
l’éternité des peines futures : car, autrement, cette éternité,
sans laquelle les prescriptions religieuses ne pouvaient être
efficaces, eût évidemment déterminé souvent ou un relâ-
chementfuneste, ou un effroyable désespoir^ également dan-
gereux l’un et l’autre pour l’individu et pour la société, et
entre lesquels le génie catholique est parvenu à organiser
cette ingénieuse issue^ qui permettait de graduer immé-
diatement, avec une scrupuleuse précision, l’application
effective du procédé religieux aux convenances de chaque
cas réel ; quels qu^aient dû être d’ailleurs les abus ultérieurs
d’un expédient aussi arbitraire, on n’y doit pas moins voir
l’une des conditions usuelles imposées par la nature du sys-
tème, comme je l’ai indiqué ci-dessus quant au droit d’ab-
solution. Parmi les dogmes plus spéciaux, un examen ana-

27 PHYSIQUE SOCIALE.

logue meltrail eu pleine évidence la nécessité poHlique du
caractère intimement divin attribué au premier fondateur,
réel ou idéal, de ce grand système religieux, par suite de la
relation profonde, incontestable quoique jusqu’ici mal dé-
mêlée, d’une telle conception avec l’indépendance radicale
du pouvoir spirituel, mais spontanément placé sous une
inviolable autorité propre, invisible mais directe ; tandis
que, dans Tbypothèse arienne, le pouvoir temporel, en s’a-
dressant immédiatement à la providence commune, devait
être bien moins disposé à respecter la libre intervention du
corps sacerdotal, dont le chef mystique était alors bien
moins éminent. On ne peut aujourd’hui se former une juste
idée des immenses difficultés de tout genre qu’a dû si
longtemps combattre le catholicisme pour organiser enfin
la séparation fondamentale des deux pouvoirs élémen-
taires; et, par suite, on apprécie très-imparfaitement les
ressources diverses que cette grande lutte a exigées, et
entre lesquelles figure, au premier rang, une telle apo-
théose, qui tendait à relever extrêmement la dignité de l’É-
glise aux yeux des rois, pendant que, d’un autre côté, une
rigoureuse unité divine aurait trop favorisé, en sens inverse,
là concentration de l’ascendant social : aussi l’histoire nous
manifeste-t-elle alors, d’une manière très-variée et fort dé-
cisive, la secrète prédilection opiniâtre de la plupart des
rois pour l’hérésie d’Arins, où leur instinct de domination
sentait confusément un puissant moyen de diminuer l’in-
dépendance pontificale et de favoriser la prépondérance
sociale de l’autorité temporelle. Le dogme célèbre de la
présence réelle, qui malgré son étrangeté mentale, ne
constituait, au fond , qu’une sorte de prolongement spontané
du dogme précédent, comportait évidemment, au plus haut
degré, la même efficacité politique, en attribuant au moin-
dre prêtre un pouvoir journalier de miraculeuse consécra-

DEBKIER ETAT THEOLOGIQUÉ : AGE DU MONOTHÉISME. 271

tiou, qui devait le rendre émioemmenl respectable à des
chefs dont la puissance matérielle, quelle qu*en fût reten-
due, ne pouvait jamais aspirer à d’aussi sublimes opéra-
tions : en un mot^ outre l’excitation toujours nouvelle que
la foi devait en recevoir continuellement, une telle croyance
rendait le ministère ecclésiastique plus irrécusablement
indispensable ; tandis qu’avec des conceptions plus simples
et un culte moins spécial, les magistrats temporels, ten-
dant sans cesse à la suprématie^ auraient aisément conçu
la pensée de se passer essentiellement de ^intervention sa-
cerdotale, sous la seule condition d’une vaine orthodoxie,
comme la décomposition graduelle du christianisme Ta
montré de plus en plus dans le cours des trois derniers
siècles. Si^ après avoir ainsi considéré l’ensemble dogma-
tique du catholicisme, on soumettait à une appréciation
analogue le culte proprement dit, qui n’en était qu’une
conséquence nécessaire et une inévitable manifestation
permanente, on y vérifierait d’une manière plus ou moins
prononcée, outre d’importants moyens moraux d’action
individuelle et d’union sociale, une semblable destination
politique^ qu’il suffira d’indiquer ici rapidement pour la
pratique la plus capitale ; sans parler môme de ces mémo-
rables sacrements dont la succession graduelle, très-ration-
nellement combinée, devait solennellement rappeler à
chaque croyant, aux plus grandes époques de sa vie, et
dans tout son cours régulier, l’esprit fondamental du sys-
tème universel, par des signes spécialement adaptés au
vrai caractère de chaque situation. Mentalement envisagée,
la messe catholique oiTre, sans doute, un aspect très-peu
satisfaisant^ puisque la raison humaine n’y saurait voir, à
vrai dire, qu’une sorte d’opération magique, terminée par
Taccomplissement d’une pure évocation, réelle quoique
mystique : mais, au contraire, du point de vue social, on y

272 PHYSIQUE SOCIALE.

doit reconnaître, à mon gré, une très-heureuse invention
de l’esprit théologique, destinée à réaliser la suppression
universelle.et irrévocable des sanglants ou atroces sacrifices
du polythéisme, en donnant le change, par un sublime
subterfuge, à ce besoin instinctif du sacrifice, qui est né-
cessairement inhérent à tout régime religieux^ et que sa*
tisfaisait ainsi chaque jour, au delà de toute possibilité an-
térieure, Pimmolation volontaire de la plus précieuse vie-
time imaginable.

Quelque imparfaites que doivent être nécessairement
d’aussi sommaires indications sur les divers articles essen-
tiels du dogme et du culte catholiques, dont Tappréciation
plus développée serait ici déplacée, elles suffiroo^t, j’espère,
pour faire déjà sentir, à tous les vrais philosophes,, la d^
ture et Timportance d’un tel ordre de considérations, en
attendant l’examen ultérieur ci-dessus annoncé. Plus on
approfondira^ dans cet esprit positif^ l’étude générale du
catholicisme au moyen âge, mieux on s’expliquera l’im-
mense intérêt^ non moins social que mental, qu’inspiraient
alors universellement tant de mémorables controverses, au
milieu desquelles d’éminents génies ont su faire graduelle*
ment surgir l’admirable organisation catholique, quoique
une superficielle critique les fasse aujourd’hui générale-
ment regarder comme ayant dû toujours être aussi indiffér
renies qu’elles le sont spontanément devenues depuis l’i-
névitable décadence du système correspondant. Les
infatigables efforts de tant d’illustres docteurs ou pontifes
pour combattre Tarianisme, qui tendait nécessairement à
ruiner l’indépendance sacerdotale, leurs luttes, non moins
capitales, contre le manichéisme, qui menaçait directement
l’économie fondamentale du catholicisme^ en voulant y
substituer le dualisme à l’unité, et beaucoup d’autres dé-
bats justement célèbres, n’étaient certes point alors plus

DERNIER ÉTAT THÉOLOGIQUE : AGE DU MONOTHÉISME. 27 8

dépourvus de destination sérieuse et profonde^ môme po*
litique, que les contestations les plus agitées de nos jours,
et qui paraîtraient peut-être, dans un avenir moins lointain,
tout aussi étranges, à des philosophes incapables de dis-
cerner les graves intérêts sociaux dissimulés par les thèses
mal conçues dont notre siècle est inondé. Une médiocre
Connaissance de l’histoire ecclésiastique devrait assurément
coofirmer cette maxime évidente de la saine philosophie,
qui établit directement la haute impossibilité que de telles
controverses, ardemment poursuivies, pendant plusieurs
siècles, par les meilleurs esprits contemporains, et inspi-
rant la plus vive sollicitude à toutes les nations civilisées,
fussent radicalement dénuées de signification réelle, men-
tale ou sociale : et, en effet, les historiens catholiques ont
justement noté que toutes les hérésies de quelque impor-
tance se trouvaient habituellement accompagnées de graves
aberrations morales ou politiques, dont la filiation logique
serait presque toujours facile à établir, d’après des consi-
dérations analogues à celles que je viens d’indiquer pour
les cas principaux.

Telle est donc la faible ébauche, à laquelle je suis obligé
de me borner ici, pour la juste appréciation politique de
cet immense et admirable organisme, éminent chef-d’œu-
vre politique de la sagesse humaine, graduellement éla-
boré, pendant dix siècles, sous des modes très-variés mais
tous solidaires, depuis le grand saint Paul, qui en a d’a-
bord conçu Tesprit général, jusqu’à Ténergique Hilde-
brand, qui en a coordonné enfin l’entière constitution
sociale; les développements intermédiaires ayant d’ailleurs
exigé, dans ce vaste intervalle, le puissant concours, intel-
lectuel et moral, si divers et si actif, de tous les hommes
supérieurs dont notre espèce pouvait alors s’honorer, les
Augustin,, les Ambroise, les Jérôme, les Grégoire, etc.,

A. Comte. Tome V. 18

974 PHYSIQUE SOCIALE.

dont runanime tendance vers la fondation d’une telle unité
générale, quoique souvent entravée par Tonabrageuse mé-
diocrité du vulgaire des rois^ fut presque toujours haute-
ment secondée par tous les souverains doués d’un vrai génie
politique, comme l’immortel Charlemagne, l’illustre Al-
fred, etc. Après avoir ainsi caractérisé le régime mono-
théique du moyen âge relativement à l’organisation spiri-
tuelle qui en constituait le principal fondement, il devient
facile de procéder maintenant, d’une manière très-som-
maire mais pleinement sufOsante^ à l’examen philosophique
de l’organisation temporelle correspondante, afin que^ l’a-
nalyse politique d’un tel régime étant dès lors complétée,
nous puissions ensuite le considérer surtout sous le rapport
purement moral, et enfin sous l’aspect mental.

Les nombreuses tentatives d’appréciation philosophique
auxquelles a donné lieu jusqu’ici Perdre temporel du
moyen âge, lui ont toujours laissé un caractère essentielle-
ment fortCiit, en y attribuant une influence démesurée aux
jnvasions germaniques, d’où il semblerait ainsi exclusive-
ment émané. Il importe beaucoup à la saine philosophie
politique de rectifier totalement cette irrationnelle con-
ception, qui tend à interrompre radicalement, dans l’un
de ses termes les plus remarquables, Tindispensable conti-
nuité de la grande série sociale. Or, cette rectification ca-
pitale résulte directement, avec une heureuse spontanéité,
comme je vais l’indiquer, de notre théorie fondamentale
du développement social^ suivant laquelle on pourrait pres-
que construire à priori les principaux attributs distinctifs
d’un tel régime, d’après le système romain, modifié par
l’influence catholique, dont Tavénement graduel, désor-
mais pleinement motivé par l’ensemble de nos explications
antérieures, ne doit plus certes conserver maintenant rien
d’accidentel : on peut, du moins, ainsi reconnaître aisé-

DERNIER ÉTAT THÉOLOGIQDE : AGE DU MONOTnÉISME. 275

ment que, sans les invasions, le seul poids des divers anté-
cédents eùl naturellement constitué, en Occident, vers cette
époque, un système politique essentiellement analogue au
système féodal proprement dit.

A la vérité, une rationnalité moins exigeante pourrait
suggérer la pensée d’ôter à ce grand spectacle historique
ce caractère fortuit qui le dénature dans les conceptions
actuelles, en se bornant, par un procédé bien plus facile,
mais beaucoup moins satisfaisant, à montrer seulement
que ces mémorables invasions successives, loin d’être au-
cunement accidentelles, devaient nécessairement résulter
de Textension finale de la domination romaine. Quoique
une telle considération ne puisse, en elle-même, nullement
suffire ici à notre but principal, il convient cependant de
la signaler d’abord, à titre d’éclaircissement accessoire et
préliminaire pour Tensemble temporel du moyen âge. Or,
en appliquant convenablement les principes établis, dans
le chapitre précédent, sur les limites nécessairement
posées à l’agrandissement progressif de l’empire romain,
il est aisé de reconnaître, en général, que cet empire devait
être inévitablement borné, d^un côté, par les grandes théo-
craties orientales trop éloignées, et surtout trop peu sus-
ceptibles, par leur nature, d’une véritable incorporation;
d’un autre côté, en Occident surtout, par les peuples, chas-
seurs ou pasteurs, qui, n’étant point encore vraiment domi-
ciliés, ne pouvaient être proprement conquis : en sorte
que, vers le temps de Trajan ou des Antonins, ce système
avait essentiellement acquis toute l’étendue réelle qu’il
pouvait comporter, et que devait bientôt suivre une irré-
sistible réaction. Sous le second aspect, qui doit naturelle-
ment prévaloir au sujet de cette réaction, il est clair, en
effet, que l’état pleinement agricole et sédentaire n’est pas
moins indispensable chez les vaincus que chez les vain-

S76 IMIÏSIQDK SOCIALE.

queurs pour l’entière efficacité de tout vrai système de con-
quôte, auquel échappe spontanément, à moins d’une des-
truction radicale, toute population nomade, toujours
disposée, dans ses défaites, à chercher ailleurs un refuge
assuré, d’où elle doit tendre ensuite à revenir à son point
de départ, avec d’autant plus d’intensité qu^elle aura été
graduellement plus refoulée. D’après un tel mécanisme
nécessaire, si bien expliqué par Montesquieu, les inva-
sions, quoique moins systématiques, ne furent point, en
réalité, plus accidentelles que les conquêtes qui les avaient
provoquées; puisque ce refoulement graduel, ea gênant
de plus en plus les conditions d’existence des peuples no-
mades, devait finir par hâter beaucoup leur transition spon-
tanée à la vie agricole ; et alors le mode d’exécution le plus
naturel devait être, sans doute, au lieu des pénibles travaux
qu’eût exigés ce nouvel établissement dans leurs retraites
si peu convenables, de s’emparer, dans les parties adja-
centes de l’empire, de territoires très-favorables et déjà
préparés, dont les possesseurs, de plus en plus énervés
par l’extension même de cette domination, devenaiant de
plus en plus incapables de résister à cette énergique ten-
dance. Le développement effectif de cette inévitable réac-
tion ne fut pas, à vrai dire, moins graduel que celui de
Taction principale; et l’on n’en juge d’ordinaire autrement
que par suite d’une disposition irrationnelle à ne considé-
rer que les invasions pleinement heureuses : unç judicieuse
exploration montre, au contraire, que ces envahisseoients^
avaient réellement commencé, sur une grande échelle, plu-
sieurs siècles avant que Rome eûtacquis son principal ascen-
dant européen ; seulement ils ne sont devenus susceptibles
de succès permanents que par l’épuisement croissant de l’é-
nergie romaine, après que l’empire eut été suffisamment
agrandi. Cette tendance progressive était alors un résultai

DERNIER ÉTAT THÉOLOGIQUE l AGE DU MONOTHÉISME. 277

tellement spontané de la situation générale du monde poli-
tique, qu’elle avait donné lieu, longtemps avant le
cinquième siècle, à d’irrésistibles concessions, de plus en
plus importantes, soit par l’incorporation directe des bar-
bares aux armées romaines, soit par l’abandon volontaire
de certaines provinces, sous la condition naturelle de con-
tenir les nouveaux prétendants. Quoique notre attention
philosophique doive rester concentrée sur l’élite de l’hu-
manité, comme je l’ai motivé au début de ce volume, il
était cependant nécessaire d’apprécier ici sommairement
cette immense réaction fondamentale, qui^ bien plus vaste
et plus durable qu’on ne le conçoit communément, a sus-
cité, au moyen âge, le principal essor permanent de l’acti-
vité militaire, ainsi que je vais l’expliquer.

En comparant, dans leur ensemble, l’ordre féodal et
Tordre romain, on reconnaît aisément que, malgré l’inévi-
table prolongation générale du régime essentiellement mi-
litaire, ce système avait partout subi, au moyen âge, une
transformation capitale, suite spontanée de la nouvelle
situation du monde civilisé, et principe temporel des mo-
difications universelles de la constitution sociale. On voit
ainsi, en effet, que l’activité militaire, quoique toujours
trôs-développée, tendait à perdre de plus en plus le ca-
ractère éminemment offensif qu’elle avait jusque alors
conservé, pour se réduire graduellement à un caractère
purement défensif ; comme peuvent déjà le faire présumer
les remarques habituelles de tous les historiens judicieux
sur le contraste frappant, propre à l’organisation féodale,
entre son aptitude défensive très-prononcée et son peu
d’efficacité offensive. Sans doute, le catholicisme a puis-
samment influé sur celte heureuse transformation, où je
signalerai bientôt sa participation générale : mais il n’eût
pu la déterminer entièrement, si elle n’eût d’abord résulté

2 78 PBTSIQDE SOCIALE.

spontanément de l’ensemble des antécédents, aussi bien
que le catholicisme lui-môme, à l’essor duquel elle était
d’ailleurs indispensable à un certain degré. Or^ on ne sau-
rait douter que cette modification radicale ne dût être né-
cessairement produite enfin par l’extension môme de la
domination romaine ; puisque, quand une fois le système
de conquête eut acquis toute la plénitude dont il était sus-
ceptible, il fallait bien que les principaux efforts militaires
se tournassent habituellement vers une conservation, de-
venue leur seul objet capital^ et de plus en plus menacée par
l’énergie croissante des nations qui n’avaient pu être con-
quises, comme je viens de l’expliquer : il serait difficile de
concevoir une plus irrécusable nécessité. Telle est donc la
source^ éminemment naturelle, du nouveau caractère gé-
néral que doit alors prendre l’organisation temporelle, et
qui^ d’après ce principe évident, cesse assurément de pou-
voir présenter rien d’accidentel. Il résulte, en effet, de cette
différence fondamentale, que la constitution sociale, tou-
jours essentiellement militaire^ ayant dû s’adapter à cette
nouvelle destination, a dû graduellement subir la transfor-
mation qui distingue le mieux, dans l’opinion commune, le
régime féodal proprement dit, en faisant de plus en plus
prévaloir la dispersion politique sur une concentration
dont le maintien devenait continuellement plus difficile,
en môme temps que son but principal avait réellement cessé
d’exister : car l’une de ces tendances n’est pas moins con-
venable à la défense, où chacun doit exercer une partici-
pation directe, spéciale et actuelle, que l’autre ne l’est à
la conquête, qui exige, au contraire, la subordination pro-
fonde et continue de toutes les opérations partielles à Tioi-
pulsion directrice. C’est ainsi que chaque chef militaire, se
tenant constamment disponible pour la défense territoriale,
qui ne pouvait cependant imposer habituellement une ac-

DBENIER ETAT THB0L06IQUE : AGE DU MONOTHEISME. 279

tiyité soutenue, a tendu spontanément à ériger un pouvoir
presque indépendant, sur la portion de pays qu’il était ca-
pable de protéger suffisammment, à l’aide des guerriers qui
s’attachaient à sa fortune, et dont le gouvernement jour-
nalier devait former sa principale occupation sédentaire, à
moins que l’extension de sa puissance ne lui eût déjà
permis de les récompenser eux-mêmes par de moindres
concessions de môme espèce, quelquefois susceptibles, à
leur tour, d’être ultérieurement subdivisées, suivant l’es-
prit général du système. Abstraction faite des invasions
germaniques, on peut aisément reconnaître, dans le sys-
tème purement romain^ depuis l’entier agrandissement de
Tempire, cette tendance élémentaire au démembrement
universel de l’ancien pouvoir^ par les efforts très-prononcés
de la plupart des gouverneurs pour la conservation indé-
pendante de leurs ofGces territoriaux, et même pour s’as-
surer directement une hérédité qui constituait le prolon-
gement naturel et le gage le plus certain d’une telle
indépendance. Une semblable tendance se fait nettement
sentir jusque dans l’empire d’Orient^ quoique si longtemps
préservé de toute invasion sérieuse. La mémorable centra-
lisation passagère, dont Charlemagne fut si justement des-
tiné à devenir le noble organe, devait être le résultat na-
turel, mais fugitif, de la prépondérance générale des
mœurs féodales, consommant, par l’acte le plus décisif, la
séparation politique de l’Occident envers l’empire, dès lors
irrévocablement relégué en Orient, et préparant directe-
ment l’uniforme propagation ultérieure du système de féo-
dalité, sans pouvoir d’ailleurs nullement contenir ensuite
la tendance dispersive qui en constituait l’esprit. Enfin, le
dernier attribut caractéristique de l’ordre féodal, celui qui
concerne la modification radicale du sort des esclaves,
résulte aussi nécessairement, avec non moins d’évidence,

280 PHTSIQUE SOCIALE.

de ce changement fondamental dans la situation militaire,
qui devait spontanément provoquer la transformation gra-
duelle de l’esclavage antique en servage proprement dit,
d’ailleurs si heureusement consolidée et perfectionnée par
l’influence catholique, comme je l’indiquerai ci-après»
Déjà^ M. Dunoyer, dans l’utile et consciencieux ouvrage
qu’il a publié en 1825, a très-judiciqusement apprécié, le
premier^ d’après une belle observation historique, Timpor^
tante amélioration que la condition générale des esclaves
avait dû indirectement éprouver, par une suite naturelle de
l’extension de la domination romaine, qui, resserrant et
reculant de plus en plus le champ fondamental de la traite,
toujours essentiellement extérieure à l’empire, devait Ja
rendre graduellement plus rare et plus difficile, et finale-
ment presque impossible. Or, il est évident que cette abo-
lition continue de la principale traite,. en réduisante com«
merce des esclaves au seul mouvement intérieur^ devait
nécessairement tendre peu à peu à déterminer la transfert
mation universelle de l’esclavage en servage, chaque ia-
mille se trouvait dès lors involontairement conduite à at-
tacher bien plus de prix à la conservation indéfinie de ses
propres esclaves héréditaires, dont le renouvellement ha-
bituel ne pouvait plus être pleinement facultatif : en un
mot, la cessation de la traite extérieure devait entraîner
bientôt celle de la vente intérieure; et, par suite, lesdea-»
claves, désormais invariablement attachés à la maison ou
à la terre, devenaient de véritables serfs, sauf Tindispenf
sable complément moral d’une telle modification par l’inér
vitable intervention du catholicisme. Quelque sommaires
que doivent être ici de semblables indications, leur nature
est si simple et si claire , qu’elles suffiront, j’espère, ipour
rendre irrécusable à tous les bons esprits cette proposition
vraiment capitale de philosophie historique que, sous les

BERNIER ÉTAT THÉOLOGIQUE : AGE DU MONOTHÉISME. 281

trois aspects essentiels d’après lesquels l’organisation tem-
porelle du moyen âge peut ôtre le mieux caractérisée, elle
devait^ de toute nécessité, résulter spontanément, indé-
pendamment des invasions, de la nouvelle situation géné-
rale déter/ninée, dans le monde romain, par l’entière exten-^
sion du système de conquête, enfin parvenu à son terme
insurmontable : en sorte que le régime féodal en eût égale-
ment surgi^ sans aucune diiféreuce radicale, quand môme
les invasions n’eussent pas eu lieu, ce qui d’ailleurs était
hautement impossible. Leur influence réelle n’a donc pu se
faire principalement sentir que sur l’institution plus ou
moins hâtive de ce régime inévitable ; or, sous ce point de
vue très-secondaire, il est difficile de l’apprécier suffisam-
ment, parce qu’elle a dû être à la fois favorable et contraire,
les barbares étante d’une part, mieux disposés sans doute
que les jElomains à cette nouvelle politique, dont leurs
guerres continuelles devaient^ d’une autre part, gêner le
développement : en sorte que je n’oserais finalement dé-
cider si l’essor initial a été ainsi accéléré ou retardé;
question^ au reste, en elle-même fort peu importante et
presque oiseuse^ dès qu’on a reconnu la spontanéité fon-
damentale du nouvel ordre temporel, et, en outre, la né-
cessité d’une telle cause accessoire, ce qui suffit évidem-
ment pour dissiper déjà toute cette apparence accidentelle
et fortuite qui dissimule encore aux meilleurs esprits le vrai
caractère de cette grande transformation sociale.

Afin de mieux manifester une telle spontanéité, je devais
d’abord apprécier ces principaux attributs teniporels du
système politique propre au moyen âge, en y faisant abs-
traction totale des influences spirituelles correspondantes,
et me bornant à constater, envers chacun d’eux, sa filiation
directe et nécessaire, d’après la seule tendance naturelle
des antécédents généraux. Mais, pour compléter suffisam-

28i PHTSIQUE SOCIALE.

ment cette conception élémentaire^ il faut maintenant y
rétablir cette intervention fondamentale du catholicisme,
qui^ alors profondément incorporée aux mœurs et même
aux institutions, a tant contribué à imprimer à Torganisa-
tion féodale le caractère qui la distingue, en j développant
et perfectionnant les principes essentiels qui résultaient de
la nouvelle situation sociale. Cette participation complé-
mentaire était, évidemment, encore moins accidentelle
que la tendance principale : ce qui a d’ailleurs conduit
quelquefois à en exagérer l’influence réelle^ en y rappor-
tant presque exclusivement la formation d’un tel régime,
indépendamment de tout mouvement temporel ; tandis que,
en général^ l’action spirituelle ne saurait, par sa nature, ja-
maisobtenir d’efficacité que sur des éléments préexistants,
et d’après des dispositions antérieures et spontanées. Les
résultats essentiels ne peuvent, sous ce second aspect, être
principalement attribués aux invasions germaniques, puis-
que cette inévitable influence les avait certainement pré-
cédées; dès son origine purement romaine, elle tendait
nécessairement à modifier de plus en plus la constitulioD
sociale conformément à la nouvelle situation de l’empire.
Éminemment placée, par sa nature, au point de vue d’où
l’on pouvait alors le mieux saisir l’ensemble des événe-
ments, la corporation spirituelle, quoique son organisation
propre fût encore peu avancée, avait très-bien prévu d’ail-
leurs l’irrésistible nécessité de tels envahissements, et s’é-
tait depuis longtemps noblement préparée à en modérer,
aux jours du choc> la sauvage impétuosité, en s’efforçant,
par de courageuses missions, d’amener d’avance à la foi
commune ces énergiques populations, chez lesquelles tou-
tefois le catholicisme s’était le plus souvent arrêté à l’état
d’arianisme, en vertu des motifs politiques précédemment
signalés. Malgré cette fréquente imperfection, si difficile à

DEBNIER ETiT THEOLOGIQUE : AGE DU MONOTHEISME. 283

éviter, et qui fut alors une souree féconde de graves eiu-
barras, l^bistoire manifeste hautement, en beaucoup d’oc-
casions capitales, l’heureuse influence habituelle de l’inter-
vention catholique pour prévenir ou atténuer les dangers
des irruptions successives ; indépendamment de l’appui
évident que devaient ensuite trouver ordinairement les
vaincus, après la conquête, dans un puissant clergé qui^
pendant plusieurs siècles, dut être partout essentiellement
recruté parmi eux, et qui surtout devait être presque tou-
jours intimement disposé, soit par l’esprit de son institu-
tion, soit par l’intérêt même d’une domination toute mo-
rale, à contenir, autant que possible, la brutale autorité
des vainqueurs. Sous ce rapport, comme sous le précédent^
il serait difficile, à vrai dire, de déterminer exactement si
rinvasion a réellement accéléré ou retardé l’inévitable
essor naturel du régime féodal : car, d’un côté^ l’énergie
morale et la rectitude intellectuelle de ces nations grossiè-
res étaient certainement plus favorables, au fond , à l’action
de l’Église, une fois surmontés les premiers obstacles, que
l’esprit sophistique et les mœurs corrompues des Romains
énervés; mais, d’une autre part, leur état mental trop éloi-
gné d’abord du monothéisme, et leur profond mépris pour
la race conquise, devaient constituer d’importantes entraves
à l’efficacité civilisatrice du catholicisme. Quoi qu’il en
soit, à cet égard aussi bien qu’à l’autre, de cette question
secondaire, essentiellement insoluble, et heureusement
fort oiseuse, nous devons maintenant analyser la participa-
tion fondamentale de l’influence catholique au développe-
ment graduel de l’organisation féodale, successivement en-
visagée sous chacun des trois aspects essentiels ci-dessus
caractérisés, et envers lesquels les principales tendances
temporelles sont désormais suffisamment appréciées, abs-
traction faite d’ailleurs de toute perturbation quelconque.

i8 4 PHYSIQUE SOGULE.

RelatiTement au premier de ces trois attributs généraux,
nous avons déjà reconnu, au chapitre précédent, l’aptitude
nécessaire du monothéisme à seconder directement la
transformation graduelle du système primitif de conquête
en système essentiellement défensif, surtout quand l’heu-
reuse séparation des deux pouvoirs élémentaires permet
d’y réaliser suffisamment une telle propriété, ailleurs cop-
tenue et dissimulée par leur vicieuse concentration. Il serait
inutile de s’arrêter ici à constater cette tendance perma-
nente dans le catholicisme^ où elle devait naturellement
exister au plus haut degré, puisque l’esprit de son institua
lion, l’ensemble de sa propre organisation, et môme son
ambition spéciale, le poussaient directement à réunir au-
tant que possible les diverses nations chrétiennnes en une
seule famille politique, sous la conduite habituelle de l’É-
glise. Quoique cette noble influence ait été entravée par
les mœurs belliqueuses de cette époque, il est probable,
suivant la juste remarque de de Maistre, qu’elle y a prévenu
beaucoup de guerres, dont la sage méditation du clergé
étouffait d’abord le germe ; on conçoit d’ailleurs aisément,
indépendamment de toute opposition de principes et de
sentiments, que l’Église devait, en^ général, considérer la
guerre comme diminuant son ascendant ordinaire sur les
chefs temporels : si la discontinuité périodique qu’elle
était alors parvenue à imposer, en principe, aux opérations
militaires, avait pu être suffisamment respectée, elle eût
profondément contenu l’essor guerrier, incompatible avec
de telles intermittences. Toutes les grandes expéditions,
essentiellement communes à tous les peuples catholiques,
bien qu’un seul en eût pris ordinairement Tinitiative, fu-
rent, au fond, réellement défensives, et toujours destinées
à mettre un terme, répressif ou préventif, aux invasions
successives, qui tendaient à devenir habituelles : telles fu-

DERNIER ETAT TUÉOLOGIQDE .’ AGE DU MOiNOTHEISME. S 85

rent surtout les guerres de Gharlemagne, d’abord contre
les Saxons^ et ensuite contre les Sarrasins ; et^ plus tard,
les croisades elles-mômes, unique nnoyen décisif d’arrê-
ter Tenvahissement du mahométisme, et qui, envisagées
sous cet important point de vue, ont, en général, plei-
nement réussi, comme de Maistre l’a judicieusement re-
marqué.

Le second caractère essentiel de l’organisation féodale,
c’est-à-dirè l’esprit général de décomposition primitive de
l’autorité temporelle en petites souverainetés territoriales
hiérarchiquement subordonnées entre elles, a été puissam-
ment secondé par le catholicisme^ qui a tant influé, d’une
part, sur la transformation universelle des bénéfices viagers
en fiefs héréditaires, et^ d’une autre part, sur la coordina-
tion définitive des principes corrélatifs d’obéissance et de
protection, base essentielle d’une telle discipline sociale.
Sous le premier aspect, il est évident que le catholicisme,
qui avait radicalement exclu de son sein toute hérédité de
fonctions, n’a pu, au contraire, favoriser cette hérédité
temporelle ni par pure routine, ni par esprit de caste ; il a
dû ^tre essentiellement guidé par un sentiment profond^
quoique confus, des vraies nécessités sociales au moyen
âge. La constitution de l’Église avait fait^ comme je l’ai ex-
pliqué, une large part politique aux droits légitimes de la
capacité : il fallait, en môme temps, que les conditions de
la stabilité fussent convenablement garanties, dans l’intérêt
final de la destination totale du système. Or, tel fut alors
éminemment Teffet principal de l’hérédité féodale, quelque
oppressive qu’elle ait dû devenir ultérieurement. Par suite
à la fois de la séparation fondamentale des deux pouvoirs,
qui réservait au clergé les combinaisons politiques les plus
difficiles, et de la grande transformation militaire ci-dessus
expliquée, qui simplifiait beaucoup la plupart des opéra*

286 PHYSIQUE SOCIALE.

lions guerrières, chaque chef de famille féodale dcTait or-
dinairement être assez capable pour diriger suffisamment,
après une éducation spéciale, alors essentiellement domes-
tique, l’exercice de son autorité territoriale : ce qui impor-
tait principalement, c’était, sans doute^ de l’attacher au sol,
de lui transmettre, avec une pleine efficacité, les traditions
politiques, surtout locales ; de lui inspirer de bonne heore
les sentiments et les mœurs correspondants à sa position
future; de l’intéresser spontanément, de la manière la plus
intime, au sort de ses inférieurs, vassaux ou serfs ; rien de
tout cela ne pouvait être encore aucunement réalisé saos
l’hérédité, dont la propriété essentielle, sensible, môme
aujourd’hui, malgré la diversité des besoins et des situa-
tionS; consiste certainement dans la préparation morale de
chacun à sa destination sociale. C’est ainsi que le catholi-
cisme a dû être conduit à favoriser systématiquement l’es-
prit de caste par une dernière consécration partielle, nette-
ment limitée à l’ordre temporel^ et dont la nature purement
provisoire résultait nécessairement de sa contradiction ra-
dicale avec l’ensemble^de la constitution catholique, comme
je l’ai déjà indiqué. Quant h la sage régularisation générale
des obligations réciproques de la tenure féodale, la hante
participation du catholicisme y est assurément trop évi-
dente pour que nous devions nous y arrêter dans une aussi
rapide indication : quelque intérêt que dût d’ailleurs offrir
la juste appréciation philosophique de cette admirable
combinaison, trop peu comprise aujourd’hui, entre l’ins-
tinct d’indépendance et le sentiment de dévouement ; qui,
essentiellement inconnue à toute l’antiquité, suffirait seule
à constater la supériorité sociale du moyen âge, où elle a
tant contribué à élever la dignité morale de la nature hu-
maine, à la vérité chez un petit nombre de familles privi-
légiées, mais destinées cependant à servir ensuite de type

DEEnilEil ÉTAT TQÉOLOGIQUE : ÂGE DU MONOTHÉISME. i87

spontané à toutes les autres classes, à mesure que devait
s’accomplir leur émancipation graduelle.

Enfin, l’influence nécessaire du catholicisme n’est pas
moins irrécusable sur la transformation universelle de
l’esclavage en servage^ qui constitue le dernier attribut
essentiel de l’organisation féodale. La tendance générale
du monothéisme à modifier profondément l’esclavage, au
moins en adoucissant la conduite des maîtres, est sensible
jusque dans le mahométisme, malgré la confusion fonda-
mentale qui y persiste encore entre les deux grands pou-
voirs sociaux. Elle devait donc être extrêmement prononcée
dans le système catholique^ qui, ne se bornant pas à une
simple prescription morale, quelle qu’en fût l’imposante
recommandation, interposait directement, entre le maître
et l’esclave ou entre le seigneur et le serf, une salutaire
autorité spirituelle, également respectée de tous deux, et
continuellement disposée à les ramener à leurs devoirs
mutuels. Malgré la décadence actuelle du catholicisme,, on
peut encore observer, même aujourd’hui, des traces in-
contestables de cette inévitable propriété, en comparant le
sort général des esclaves nègres, de l’Amérique protestante
à l’Amérique catholique^ puisque la supériorité de celle-
ci est, à cet égard, hautement reconnue de tous les explo-
rateurs impartiaux; quoique d’ailleurs le clergé romain ne
soit malheureusement pas étranger à la réalisation primi-
tive de cette grande aberration moderne, si contraire à
l’ensemble de sa doctrine et de sa constitution. Dès son
premier essor social, la puissance catholique n’a cessé de
tendre, toujours et partout, avec une infatigable persévé-
rance, à l’entière abolition de l’esclavage, qui^ depuis
l’accomplissement du système de conquête, avait cessé de
former une indispensable condition d’existence politique^
et n’aboutissait plus qu’à entraver radicalement tout déve-

«88 PHYSIQUE SOCIALE.

loppcmeiU social : on conçoit, du reste^ aisément que cette
tendance élémentaire ait dû quelquefois être dissimulée et
presque annulée par suite d’obstacles particuliers à certains
peuples catholiques.

Il faut, en dernier lieu^ concevoir icilagrande institution
de la chevalerie comme ayante par sa nature, spontané-
ment réalisé un admirable résumé permanent des trois
caractères essentiels dont nous venons ainsi de compléter
l’appréciation sommaire dans l’organisation temporelle du
moyen âge. De quelques abus qu’elle ait dû être habituelle-
ment entourée, il est impossible de méconnaître ison émi-
nente utilité sociale^ tant que le pouvoir central n’a pas pu
assez prévaloir pour régulariser directement l’ordre iaté-
rieur de la nouvelle société. Quoique le monothéisme mu-
sulman n’ait pas été étranger, même avant les croisades,
au développement graduel de ces nobles associations^ cor-
rectif naturel d’une insuffisante protection individuelle, il
est néanmoins évident que leur libre essor est un produit
spontané de l’esprit général du moyen âge, où l’on ne sau-
rait méconnaître surtout la salutaire influence, ostensible
ou secrète, du catholicisme, tendant à convertir enfin un
simple moyen d’éducation militaire en un puissant instru-
ment de sociabilité. L’organisation caractéristique de ces
mémorables affiliations, où, jusqu’à l’extinction totale du
système féodal, le mérite l’emportait sur la naissance et
môme sur la plus haute autorité, a été puissamment secon-
dée par cette conformité générale avec l’esprit du catholi-
cisme, quoique elle ait eu d’abord, comme tous les autres
éléments de ce régime, une origine purement temporelle.
Toutefois, bien que la chevalerie constitue l’une des plus
éclatantes manifestations générales de l’inévitable supé-
riorité sociale du moyen âge sur l’antiquité, il ne faut pas
négliger de signaler rapidement le danger capital que l’une

DERNIER ÉTAT THÉOLOGIQUE : AGE DU MONOTHÉISME. 289

de ses principales branches a dû faire naître contre l’en-
semble de ce grand édifice politique, et surtout contre
l’admirable division fondamentale des deux pouvoirs so-
ciaux. Ce danger a commencé à surgir lorsque les besoins
spéciaux des croisades ont déterminé la formation régu-
lière de ces ordres exceptionnels de chevalerie européenne,
où le caractère monastique était intimement uni au carac-
tère militaire^ afin de mieux s’adapter aux nécessités pro-
pres de cette importante destination. On conçoit, en effet,
que, chez de tels chevaliers, une combinaison aussi con-
traire à l’esprit et aux conditions du système total devait
tendre directement, aussitôt que le but particulier de cette
création anomale aurait été suffisamment réalisé, à déve-
lopper éminemment une monstrueuse ambition, en leur
faisant rêver une nouvelle concentration des deux puissan-
ces élémentaires. Telle fut, en principe, la célèbre histoire
des templiers, dont notre théorie fait ainsi spontanément
découvrir enfin la véritable explication générale : car cet
ordre fameux doit être finalement regardé comme instinc-
tivement constituétpar sa nature, en une sorte de conju-
ration permanente^ menaçant à la fois la royauté et la pa-
pauté, qui, malgré leurs démêlés habituels^ ont su se réunir
enfin pour sa destruction : c’est là, ce me semble, le seul
grave danger politique qu’ait dû rencontrer l’ordre social du
moyen âge, qui, par sa remarquable correspondance avec
la civilisation contemporaine, s’est en quelque sorte main-
tenu presque toujours par son propre poids, tant que cette
conformité fondamentale a suffisamment persisté.

Quelque rapide que dût être ici l’appréciation sommaire
dont je viens de terminer l’indication, elle suffira, j’espère,
pour montrer, en dernier résultat général, le système féodal
comme le berceau nécessaire des sociétés modernes, con-
sidérées sous le seul aspect temporel. C’est là, en effet,

A. CoMTB. Tome V, 1 9

290 PHTSIQU£ SOCIALE.

qu’a directement commeacé la transformation graduelle
de la vie militaire en vie industrielle, qui constitue, à cei
égard, le principal caractère élémentaire de la civilisatioo
moderne^ et qui fut certainement le but social vers leque ]
tendit Tenserable delà politique européenne, intérieure ol::
extérieure, pendant tout le moyen âge : peu importe d’ail –
leurs que cette conséquence universelle ait été ou non sen «
tie par ceux-là mômes qui ont le plus contribué à la déter-
miner; puisque, d’après la complication supérieure des
phénomènes politiques, la plupart de ceux qui y partiel—
pentne sauraient avoir conscience de leur efficacité réelle,
si souvent contraire aux desseins les mieux concertés, sur-
tout à mesure que la société humaine s’étend et se généra-
lise. Dans Tordre européen, il est clair que la principale
activité militaire fut destinée, au moyen âge, à poser d’in-
surmontables barrières à l’esprit d’invasion, dont la pro-
longation indéfinie menaçait d’arrêter le développement
social : et cet indispensable résultat n’a été suffisamment
obtenu que lorsque les peuples du Nord et de l’Est ont été
enfin forcés, parla difficulté de trouver ailleurs de nouveaux
établissements, d’exécuter, dans leur propre pays, quelque
défavorable qu’il pût être, leur transition finale à la vie
agricole et sédentaire, moralement garantie, en outre, par
leur conversion générale au catholicisme. Ainsi, ce que
Topération romaine avait commencé, pour la grande évo-
lution préliminaire de l’humanité, en assimilant les peu-
ples civilisés, l’opération féodale l’a dignement complété,
en consolidant à jamais cette indispensable assimilation;
par cela seul qu’il poussait irrésistiblement les barbares à
se civiliser aussi. Envisagé dans l’ensemble de sa durée, l6
système féodal a pris la guerre à l’état défensif, et, après
l’avoir, sous cette nouvelle nature, suffisamment dévelop-
pée, il a nécessairement tendu à son extirpation radicale,

DEBMIER ETAT THEOLOGIQUE : iGE DU MONOTHEISME. 291

sauf les nécessités exceptionnelles, en la laissant ainsi sans
aliment habituel, par suite môme de la manière pleinement
satisfaisante dont il avait rempli son noble mandat social.
Bans Tordre purement national, son influence nécessaire a
concouru essentiellement à un semblable résultat général^
soit en concentrant Tactivité militaire chez une caste de
plus en plus restreinte, dont Tautorité protectrice devenait
compatible avec l’essor industriel de la population labo-
rieuse, quelque chétive que dût être d’abord l’existence
subalterne de celle-ci ; soit en modifiant aussi de plus en
plus, chez les chefs eux-mêmes^ le caractère guerrier, qui,
dès Torigine, radicalement défensif, devait ensuite^ faute
d’emploi suffisant, se transformer peu à peu en celui de
grand propriétaire territorial, tendant à devenir le simple
directeur suprême d’une vaste exploitation agricole, du
moins quand il ne dégénérait pas en courtisan. La grande
conclusion universelle, qui devait nécessairement caracté-
riser, à tous égards, une telle économie, était donc^ en un
mot, l’inévitable abolition finale de Tesclavage et du ser-
vage, et ensuite l’émancipation civile de la classe indus-
trielle^ quand son développement propre a pu être assez
prononcé, comme je l’indiquerai spécialement ci-aprés.
Ayant ainsi convenablement opéré, pour notre but prin-
cipal, l’importante et difficile appréciation politique,
d’abord spirituelle, puis temporelle, de l’ensemble du ré-
gime monothéique dn moyen âge, dont le vrai caractère a
toujours été si méconnu jusqu’ici, il ne nous reste plus
maintenant qu’à en compléter l’analyse fondamentale, en
examinant sommairement son admirable influence morale,
et enfin son efficacité intellectuelle trop peu comprise.

L’établissement social de la morale universelle ayant
constitué, sans aucun doute, la principale destination
finale du catholicisme, il semblerait d’abord que l’examen

292 PBTSIQUE SOCIALE.

de cette grande attribution devait ici suivre immédiatement
celui de l’organisalion catholique, sans attendre que Tordre
temporel correspondant eût élé directement considéré.
Mais, malgré celte incontestable relation, en retardant à
dessein une telle appréciation morale jusqu’à ce que l’en-
semble de l’appréciation politique pût être convenablement
terminé, j’ai voulu la mieux placer sous son vrai jour his-
torique, en faisant ainsi sentir qu’elle doit ôlre surtout
rattachée au système total de l’organisation politique
propre au moyen âge, et non pas exclusivement à l’un de
ses deux éléments essentiels, quelque fondamentale, ou
môme prépondérante, qu’ait dû d’ailleurs être, sous ce
rapport, son indispensable participation. Si le catholicisme
est venu, pour la première fois, régulariser enfin la véri-
table constitution morale de l’humanité, en attribuant
directement à la morale, avec une irrésistible autorité,
Tascendant social convenable à sa nature, il n’est pas dou-
teux, d’un autre côté, que l’ordre féodal, envisagé comme
un simple résultat spontané de la nouvelle situation sociale,
suivant les explications précédentes, a immédiatement in-
troduit de précieux germes élémentaires d’une haute mo-
ralité, qui lui étaient entièrement propres, et sans lesquels
l’opération catholique ne pouvait suffisamment réussir,
quoique le catholicisme les ait ensuite admirablemeot
développés et perfectionnés. En n’oubliant jamais que le
catholicisme lui-môme, d’après notre théorie, était, aussi
bien que la féodalité, une suite nécessaire de l’ensemble
des antécédents, l’heureuse harmonie qui a régné, à cet
égard, entre ces deux grands éléments sociaux, ne fera
point exagérer, au détriment de l’un, l’influence de l’autre,
en attribuant uniquement au catholicisme une régénéra-
tion morale, où il n’a dû être essentiellement que l’organe
actif et rationnel d’un progrès naturellement amené parla

DRRNIER ÉTAT THÉOLOGIQUE : AGE DU MONOTHEISME. 29îJ

nouvelle phase générale qu’avait alors atteinte l’évolution
sociale de Thumanilé. Il est clair^ en effets que la morale
purement militaire et nationale, toujours subordonnée à la
politique, qui avait dû caractériser, comme je l’ai établi,
l’économie sociale de toute Tanliquité, afin que son indis-
pensable destination provisoire pût être suffisamment
accomplie, devait nécessairement tendre ensuite à se trans-
former spontanément en une morale de plus en plus paci-
fique et universelle, dont l’ascendant politique deviendrait
de plus en plus prononcé^ depuis que cette opération préli-
minaire avait été convenablement réalisée, par l’entière
extension finale du système de conquête^ désormais radi-
calement changé en système défensif. Or^ la gloire sociale
du catholicisme, celle qui lui méritera la reconnaissance
éternelle de l’humanité, lorsque les croyances théologiques
quelconques n’existeront plus que dans les souvenirs his-
toriques, a surtout consisté alors à développer et à régula-
riser, autant que possible, cette heureuse tendance natu-
relie, qu’il n’eût pas été en son pouvoir de créer : ce serait
exagérer, de la manière la plus, vicieuse, l’influence géné-
rale, malheureusement si faible, des doctrines quelconques
sur la vie réelle, individuelle ou sociale, que de leur attri-
buer ainsi la propriété de modifier à un tel degré le mode
essentiel de l’existence humaine. Qu’on suppose le catholi-
cisme intempestivement transplanté, par un aveugle pro-
sélytisme ou par une irrationnelle hnitation, chez des
peuples qui n’aient point encore achevé une telle évolution
préparatoire; et, privée de cet indispensable fondement,
son influence sociale y restera essentiellement dépourvue
de cette grande efficacité morale que nous admirons si
justement au moyen âge : le mahométisme en ofl’re un
exemple pleinement décisif; puisque sa morale, quoique
tout aussi pure, en principe, que celle du christianisme,

i’J’t rOTSIQUE SOCIALK.

d’où elle a été surtout tirée, est bien loin d’avoir produit
les mômes résultats effectifs, sur une population trop peu
avancée, qui n’avait pu convenablement subir cette prépa-
ration temporelle fondamentale, et qui se trouvait ainsi
prématurément appelée, sans spontanéité suffisante^ à un
monothéisme encore inopportun. II demeure donc incon-
testable que l’appréciation n^orale du moyen âge ne doit
pas être philosophiquement dirigée d’après la considéra-
tion unique de l’ordre spirituel, à l’exclusion de Tordre
temporel ; mais il faut d’ailleurs éviter soigneusement toute
oiseiise discussion de vaine préséance entre ces deux élé-
ments sociaux, aussi inséparables qu’indispensables^ dont
chacun a, sous cet aspect capital, une influence propre^
nettement déterminée en principe^ quoique trop intime-
ment mêlée à l’autre pour comporter toujours une juste
répartition effective.

Une erreur beaucoup plus fondamentale, dont les con-
séquences réelles, môme aujourd’hui, sont infiniment plus
graves, et qui malheureusement est à la fois plus commune
et plus enracinée^ résulte^^ à ce sujet, d’une irrationnelle
tendance, déterminée ou entretenue par l’école métaphy-
sique, soit protestante, soit déiste, à attribuer essentielle-
ment Tefûcacité morale du catholicisme à sa seule doctrine,
abstraction faite de son organisation propre, que l’on s’ef-
force, au contraire, de représenter comme essentiellement
opposée, par sa nature, à une telle destination. Les divers
motifs sociaux diaprés lesquels j^ai expliqué ci-dessus les
principales conditions générales de cette organisatioD*
doivent évidemment nous dispenser ici de revenir directe-
ment sur cette fausse et dangereuse opinion, ainsi radica-
lement réfutée d’avance, puisque ces motifs étaient surtout
tirés de la réalisation de ce but moral : d’ailleurs les exem-
ples pleinement décisifs ne manqueraient pas pour justifier

DEft?iIEK ETAT THÉOLOGIQUE : AGE DU MONOTHÉISME. 295

irrécusablement cette rectification préalable, sans parler
même du mabomélisme, que je viens de citer, et où l’ab-
sence d’une convenable organisation spirituelle se com-
plique trop avec l’inaptitude élémentaire d’une population
mal préparée : il suffirait, à cet effet, de mentionner le
prétendu catbolicisme grec, ou plutôt byzantin, qui, par
l’excessive prolongation de l’empire, n’ayant pu comporter
une vraie constitution distincte et spéciale du pouvoir spi-
rituel, s’est trouvé, malgré la plus grande conformité de
doctrines, théologiques et morales, avec le catbolicisme
réel, et malgré d’ailleurs la similitude primitive des popu-
lations correspondantes, constamment frappé d’une pro-
fonde stérilité morale, dont l’exacte appréciation philoso-
phique, si elle était possible ici, confirmerait éminemment,
par un lumineux contraste, la justesse nécessaire des
principes précédemment posés. Plus on méditera sur ce
grand sujet, mieux on se convaincra, j’ose l’assurer, que
la grande efficacité morale du catholicisme a essentielle-
ment dépendu de sa constitution sociale, et très-accessoi-
rement tenu à l’influence propre et directe de sa seule doc-
trine, abstraitement envisagée, quoi qu’^n dise la critique
métaphysique. Quelque pure que pût être sa morale (et qui
prêcbajamais directement avec succès une morale vraiment
impure?), elle n’eût guère abouti, dans la vie réelle, qu’à
d’impuissantes formules, accompagnées de superstitieuses
pratiques, sans l’active intervention continue d’un pouvoir
spirituel convenablement organisé et suffisamment indé-
pendant, où consistait nécessairement la principale valeur
sociale d’un tef système religieux. Le faible ascendant na-
turel de notre intelligence sur nos passions rend ce danger
fondamental nécessairement commun, à un degré plus ou
moins prononcé, à toute doctrine quelconque ; et rien ne
démontre mieux, en général, l’indispensable besoin moral

29 6 PHYSIQUE SOCIALE.

d’une véritable organisation spirituelle : mais ce besoin
doit plus spécialement appartenir, comme je l’ai établi,
aux doctrines tbéologiques^ k cause du vague et de Tinco-
hérence qui les caractérisent spontanément, et qui, loin de
leur permettre d’inspirer directement une conduite déter-
minée, les rendent, à l’usage, presque indéfiniment modi-
fiables au gré de penchants énergiques, jusqu’à pouToir
même sanctionner finalement les plus monstrueuses aber-
rations pratiques, ainsi que l’ont prouvé tant d’éclatants
exemples, depuis que l’émancipation religieuse est assez
avancée. Avant de procéder immédiatement à la saine ap-
préciation de la haute influence morale propre au régime
monolhéique du moyen âge, il était indispensable de rap-
peler distinctement ces notions préliminaires, afin que
cette influence pût être ensuite rapportée sans effort à sa
vraie source principale, en prévenant, autant que possible,
une déviation philosophique, trop commune aujourd’hui.
C’est pourquoi je dois, en outre, perfectionner, ou plutôt
compléter, cette importante analyse préalable, en faisant
encore précéder une telle appréciation directe par l’exacte
détermination spéciale du mode essentiel d’efficacité morale
qui a réellement appartenu aux doctrines catholiques, abs-
traction faite désormais de l’organisation correspondante,
dont l’intervention continue, maintenant incontestable, sera
toujours implicitement supposée en tout ce qui va suivre.
 cet égard, la discussion principale, immédiatement
liée aujourd’hui aux plus grands intérêts de l’humanité,
consiste à décider, en général, si l’action morale du catho-
licisme au moyen âge tenait surtout à la propriété, alors
exclusivement inhérente à ses doctrines, de servir d’organes
indispensables à la constitution régulière de certaines
opinions spontanément communes, dont la puissance pa-
blique, une fois établie, était nécessairement, douée, par

D£ani£ft ÉTAT TflÉOLOGIQUE : IGE DU MOlMOTHEfSME. :!97

sa seule universalité, d’un irrésistible ascendant moral : ou
bien si> selon rbypoihèse vulgaire^ les résultats effectifs
ont essentiellement dépendu de ces profondes impressions
personnelles d’espoir, et encore plus de crainte, relatives à
la vie future, que le catholicisme s’était attaché à coordon-
ner et à fortifier avec plus de soin et d’habileté qu’aucune
autre religion, soit antérieure, soit môme postérieure;
précisément parce qu’il avait judicieusement évité de rien
formuler dogmatiquement à ce sujet, laissant à l’imagina-
tion intéressée de chaque croyant à détailler librement les
peines et les récompensés promises, d’une manière bien
autrement énergique, et bien mieux appropriée aux con-
venances individuelles, que ne l’eût permis, comme dans
la foi musulmane, par exemple, l’immuable contemplation
d’une perspective banale, quelque heureusement qu’elle
eût d’abord été choisie. Cette grande question, qui, j ‘ose le
dire, n’a jamais été convenablement posée, ne saurait être
nettement résolue par l’examen des cas ordinaires, où les
deux influences ont dû évidemment coexister toujours,
pendant tout le règne du catholicisme; ce qui doit con-
duire, à moins d’une analyse très-variée et souvent fort
difficile, à attribuer fréquemment à l’une ce qui appartient
vraiment à l’autre, suivant la prédisposition dominante de
notre intelligence; comme le témoignent, en tant d’exem-
ples, les discussions scientitiques, sur des sujets môme in-
finiment plus simples. La saine logique indique donc ici la
nécessité de prononcer surtout d’après ces cas, plus ou
moins exceptionnels, où les deux grandes influences qu’il
s’agit de comparer se sont trouvées en opposition mutuelle,
par une discordance anomale très-caractérisée entre les
préjugés publics et les prescriptions religieuses, ordinaire-
ment d’accord : ce doivent être évidemment les seules cir-
constances où l’observation directe puisse ôtre pleinement

29 8 PUYSIQUE SOCIALE.

décisive, à moins de contradiction formelle avec un prin-
cipe déjà bien établi. Or^ quoique de telles occasions doi-
vent, parleur nature, être fort rares, surtout pour des su-
jets sufûsan^ment importants, une judicieuse exploration
sociologique en fera aisément discerner, aux divers âges
du catholicisme, plusieurs pleinement irrécusables, et
remplissant spontanément, au degré convenable, toutes les
conditions indispensables à la démonstration historique de
cet aphorisme vraiment capital de statique sociale : les
préjugés publics sont habituellement plus puissants que les
préceptes religieux, dans tout antagonisme qui vient à s’é-
tablir entre ces deux forces morales, jusqu’ici le plus sou-
vent convergentes. Mon illustre précurseur, l’infortuné
Condorcet, qui me paraît avoir seul compris dignement
une telle discussion, a cité surtout un exemple éminem-
ment décisif, que je crois devoir indiquer ici, soit à raison
de sa haute importance sociale, soit parce que l’opposition
des deux forces s’y trouvait très-marquée : c’est le cas gé-
néral du duel, qui, aux plus beaux temps du catholicisme,
imposé par les mœurs militaires, conduisait si fréquemment
tant de pieux chevaliers à braver directement les plus
énergiques condamnations religieuses; tandis que (afin de
compléter, par un contraste non moins significatif, cette
lumineuse observation), on voit aujourd’hui le duel spon-
tanément disparaître peu à peu, sous la seule prépondé-
rance graduelle des mœurs industrielles, malgré l’entière
décadence pratique des prohibitions théologiques. Cette
seule indication capitale, à laquelle je dois ici me réduire,
suffira, j’espère, pour suggérer au lecteur beaucoup d’au-
tres vérifications analogues, plus ou moins prononcées,
d’un principe d’ailleurs en pleine harmonie avec la con-
naissance réelle de la nature humaine, qui nous détermi-
nera toujours, dans les cas suffisamment graves, à braver

J)i^KNl£K ÉlAT THÊOLOGIQUI*: .’ kGE DU AIOAUIUKISME. 299*

un péril lointain, quelque intense qu’il puisse être, plutôt
que d’encourir immédiatement l’inévitable flétrissure d’une
opinion publique très-arrôtée et très-unanime. Quoique
rien, au premier aspect, ne semble pouvoir contre-b^lancer
la puissance des terreurs religieuses, directement relatives
à un avenir indéfini, il n’est pas douteux cependant que,
par une suite nécessaire de cette éternité môme, des âmes
assez énergiques, comme il en a toujours existé, et surtout
au moyen âge, sans contester aucunement la réalité d’une
telle perspective future, ont pu se la rendre secrètement
assez familière pour n’en plus être arrêtées dans leurs im-
pulsions dominantes : car l’éternité de douleur, aussi inin-
telligible que Téternité de plaisir, ne saurait se concilier,
dans notre imagination, avec cette aptitude évidente de
toute vie animale à convertir en indifférence tout sentiment
continu. Milton a beau consumer son admirable génie
poétique à nous peindre les damnés alternativement trans-
portés, par un infernal raffinement, du lac de feu sur
l’étang glacé, l’idée des bains russes fait bientôt succéder
le sourire à ce premier effroi, et rappeler que la puissance
deTbabitude peut atteindre aussi le cbangement môme,
quelque brusque qu’il puisse être, dès qu’il devient assez
fréquent. On sentira toute la portée réelle d’une semblable
appréciation, malgré son apparence paradoxale, si l’on
considère que la môme énergie qui pousse aux grands cri-
mes peut également conduire à braver de tels arrêts, en-
vers lesquels le temps ne saurait d’ailleurs manquer pour
se préparer graduellement à leur exécution lointaine, dût-
elle n’ôtre jamais affectée d’aucune grave incertitude, ce
qui est certainement impossible. Quant aux âmes ordinaires,
il est clair que l’espoir, toujours réservé, d’une absolution
finale, qui constituait, comme je l’ai expliqué, une indis-
pensable condition générale de l’existence pratique du ca-‘

30 i’UTSlQCE SOCIALE.

tbolicisme^ devait souvent suffire, dans les circonstances,
naturellement moins critiques, où elles se trouvaient com-
munément, à leur inspirer le facile courage de violer mo-
mentanément les préceptes religieux; tandis qu’elles n’aa-
raient pu, sans des efforts bien plus puissants, affronter
directement les préjugés publics, dans les cas d’antagonisme
très-prononcé. Sans insister ici davantage sur un tel sujet,
maintenant assez éclairci pour notre but principal^ noas
devons donc regarder désormais la force morale du catho-
licisme comme ayant dû tenir essentiellement, aux épo-
ques mêmes de sa plus grande intensité, à son aptitude
nécessaire, tant qu’il a pu suffisamment régner, à se cons-
tituer spontanément en organe régulier des opinions com-
munes, dontrirrésistible universalité devait naturellement
tirer une nouvelle énergie continue de leur active repro-
duction systématique par un clergé indépendant et respecté:
les considérations purement relatives à la vie future n’ont
pu avoir comparativement, en aucun temps, qu’une in-
fluence très-accessoire sur la conduite réelle. Outre Tutilité
historique de cette analyse préalable dans la saine appré-
ciation générale de l’influence morale propre au catholi-
cisme^ le lecteur doit, sans doute^ déjà.pressentir l’extrême
intérêt philosophique qu’elle devra bientôt acquérir, quand
nous serons graduellement parvenus à l’examen direct de
Tétat présent de l’humanité, où, d’après un tel préambule,
nous devrons immédiatement expliquer comment l’évolu-
tion intellectuelle, quoique finissant par dissiper sans re-
tour toutes ces émotions théologiques, est loin cependant
de diminuer^ en réalité^ les garanties morales de Tordre
social, parce qu’elle doit développer éminemment la force
insurmontable de l’opinion publique, par un incontestable
privilège de la philosophie positive, qui sera alors convena-
blement caractérisé.

DEBNIER ÉTAT THÉOLOGIQUE : AGE DU MOiNOTHEISaiE. 301

L’admirable régénération graduelle que, au moyen âge,
le catholicisme a suffisamment accomplie, ou du moins
convenablement ébauchée, dans la morale humaine, a
surtout consisté^ d’après nos indications antérieures^ à
transporter enfin, autant que possible, à la morale la supré-
matie sociale jusqu’alors toujours demeurée à la politique,
eu faisant justement prévaloir désormais les besoins les
plus généraux et les plus fixes sur les nécessités particu-
lières et variables, par la considération, directement pré-
pondérante, des conditions élémentaires de l’existence
humaine, de celles qui, immuables dans leur nature et
seulement de plus en plus développées, sont inévitable-
ment communes à tous les états sociaux et àtoutes lessitua-
tions individuelles, et dont les exigences fondamentales,
formulées par une doctrine universelle, déterminaient
ainsi la mission spéciale du pouvoir spirituel^ essentielle-
ment destiné à les faire continuellement respecter dans la
vie réelle^ individuelle et sociale, ce qui supposait d’abord
sonentière indépendance du pouvoir politique proprement
dit. Sans doute, comme je l’expliquerai plus tard, la phi-
losophie éminemment tbéologique, sur laquelle devait alors
exclusivement reposer cette sublime opération sociale, en
a, sous divers aspects importants, beaucoup altéré la pu-
reté, et môme gravement compromis l’efficacité; soit parce
que le vague de cette pbilosophie affectait forcément, mal-
gré toutes les précautions de la sagesse sacerdotale, les
prescriptions morales qui s’y rattachaient ; soit aussi à cause
de l’empire moral trop arbitraire qui en devait résulter pour
la corporation directrice, et sans lequel néanmoins l’absolu
inhérent aux préceptes religieux les eût rendus réellement
impraticables; soit enfin par suite de la sorte de contra-
diction intime qui devait implicitement entraver une doc-
trine où l’on se proposait de cultiver surtout le sentiment

302 PHYSIQUE SOGULE.

social, mais en développant d’abord un égoîsme exorbitant,
quoique idéal, ne concevant jamais le moindre bien qu’en
vue de récompenses infinies^ en sorte que la préoccupation
continue du salut individuel devait directement neutra-
liser^ à un haut degré, ce qu’il y avait de vraiment sympa-
thique dans l’heureuse et touchante affection unanime de
l’amour de Dieu. Mais, quelque incontestables que soient
€68 divers inconvénients capitaux, ils étaient évidemment
inévitables, et ils n’ont point empêché alors la réalisation
suffisante d’une régénération qui ne pouvait autrement
commencer^ quoiqu’elle doive maintenant être poursuivie
et perfectionnée d’aprèsde meilleures bases intellectuelles.
C’est ainsi que, par une juste appréciation comparative
des différents besoins de l’humanité, la morale a été enfin
dignement placée à la tête des nécessités sociales, en
concevant toutes les facultés quelconques de notre nature
comme ne devant jamais constituer que des moyens plus
ou moins efficaces, toujours subordonnés à ce grand but
fondamental de la vie humaine, directement consacré par
une doctrine universelle, convenablement érigée en type
nécessaire de tous les sectes réels, individuels ou sociaux.
On doit, à la vérité, reconnaître qu’il y avait, au fond, aiolsi
que je l’expliquerai ci-après, quelque chose d’intimement
hostile au développement intellectuel dans la manière dont
l’esprit chrétien concevait la suprématie sociale de la mo-
rale^ quoique cette opposition ait été fort exagérée; mais
le catholicisme, à son âge de prépondérance, a spontané-
ment contenu une telle tendance, par cela même qu’il pre-
nait le principe de la capacité pour base directe de sa
propre constitution ecclésiastique : cette disposition élé-
mentaire, dont le danger philosophique ne devait se mani-
fester qu’au temps de la décadence du système catholique,
n’empêchait nullement la justesse radicale de cette sage

DEBniER ETIT THÉOLOGIQUE : ÂGE DU MONOTHEISME. 303

décision sociale qui. subordonnait nécessairement l’esprit
lui-môme à la moralité. Les intelligences^ de plus en plus
multipliées, qui, sans être vraiment éminentes, ont atteint,
surtout par la culture^ un degré moyen d’élévation, se sont
toujours, et principalement aujourd’hui, secrètement in-
surgées contre cet arrêt salutaire, qui gêne leur ambition
démesurée : mais il sera éternellement confirmé, avec une
profonde reconnaissance, malgré les perturbations prove-
nues d’une telle antipathie mal dissimulée, soit par la
masse sociale, au profit de laquelle il est directement
conçu, soit par le vrai génie philosophique, qui en peut
analyser dignement Timmuable nécessité. Quoique la véri-
table supériorité mentale soit certainement la plus rare et
la plus précieuse de toutes, il est néanmoins irrécusable
que, même chez les organismes exceptionnels où elle est
convenablement prononcée, elle ne peut réaliser suffisam-
ment son principal essor quand elle n’est point subordon-
née à une haute moralité, par suite du peu d’énergie rela-
tive des facultés spirituelles dans l’ensemble de la nature
humaine. Sans cette indispensable condition permanente,
le génie, en supposant qu’il puisse être alors entièrement
développé, ce qui serait bien difficile, dégénérera promp-
tement en instrument secondaire d’une étroite satisfaction
personnelle, au lieu de poursuivre directement cette large
destination sociale qui peut seule lui oflVir un champ et un
aliment dignes de lui : dès lors, s’il est philosophique, il
ne s’occupera que de systématiser la société au profit de
ses propres penchants ; s’il est scientifique, il se bornera à
des conceptions superficielles, susceptibles de procurer
bientôt des succès faciles et productifs ; s’il est esthétique,
il produira des œuvres sans conscience, aspirant, presque
à tout prix, à une rapide et éphémère popularité; enfin,
s’il est industriel, il ne cherchera point des inventions ca-

80 4 PHYSIQUE SOCIALE.

pitales, mais des modifications lucratives. Ces déplorables
résultats nécessaires de Tesprit dépourvu de direction mo-
rale, qui^ du moins^ quoiqu’ils neutralisent radicalement
la valeur sociale du génie lui-môme, ne sauraient entière-
ment Tannuler, doivent être évidemment encore plus vi-
cieux chez les hommes secondaires ou médiocres, à spon-
tanéité peu énergique : alors Tintelligence, qui ne devrait
servir essentiellement qu’à perfectionner la prévision, l’ap-
préciation et la satisfaction des vrais besoins principaux
de l’individu et delà société^ n’aboutit le plus souvent, dans
sa vaine suprématie, qu’à susciter une insociable vanité^
ou à fortifier d’absurdes prétentions à dominer le monde
au nom de la capacité, qui, ainsi moralement affranchie de
toute condition d’utilité générale, finit par devenir d’ordi-
naire également nuisible au bonheur privé et au bien pu-
blic, comme on ne l’éprouve que trop aujourd’hui. Pour
quiconque a convenablement approfondi la véritable étude
fondamentale de l’humanité, l’amour universel, tel que
l’a conçu le catholicisme^ importe certainement encore
plus que l’intelligence elle-même^ dans l’économie
usuelle de notre existence, individuelle ou sociale, parce
que l’amour utilise spontanément, au profit de chacun et
de tous, jusqu’aux moindres facultés mentales; tandis que
Tégoïsme dénature ou paralyse les plus éminentes disposi-
tions, dès lors souvent bien plus perturbatrices qu’efficaces,
quant au bonheur réel, soit privée soit public. La profonde
sagesse du catholicisme, en constituant enfin la morale au-
dessus de toute l’existence humaine, afin d^en diriger et
contrôler sans cesse les divers actes quelconques, a donc
certainement établi le principe le plus fondamental de
la vie sociale, et qui, quoique momentanément ébranlé ou
obscurci par de dangereux sophismes, surgira toujours fina-
lement, avec une évidence croissante, d’une étude de plus

DERMEU ÉTAT JHÉOLOGIQDE : iGE DU MONOTHÉISME. 30 5

en plus approfondie de notre véritable nature, surtout
quand le positivisme rationnel aura spontanément dissipé,
k ce sujet, les ténèbres métaphysiques.

Du reste, en considérant^ à cet égard^ aussi bien qu%sous
tout autre aspect plus déterminé, l’appréciation morale
du catholicisme, il ne faut jamais oublier que, par suite
môme de l’indépendance élémentaire de la morale envers
la politique organisée par la séparation générale entre le
pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, la doctrine mo-
rale a dû dès lors se composer essentiellement d’une suite
de types destinés surtout, non à formuler immédiatement
la pratique réelle, mais à caractériser convenablement la
limite, toujours plus ou moins idéale, dont notre conduite
devait tendre sans cesse à se rapprocher de plus en plus.
La nature et la destination de ces types moraux sont en-
tièrement analogues à celles des types scientifiques ou es-
thétiques, qui, dans toute œuvre rationnellement dirigée,
servent de guide indispensable à nos diverses conceptions,
ei dont le besoin se fait sentir jusque dans les plus simples
opérations humaines^ même industrielles. On a radicale-
ment méconnu, sous ce rapport, l’esprit général de la mo-
rale catholique, de manière à n’en pouvoir porter que de
faux jugements philosophiques, lorsqu’on lui a irration-
nellement reproché la prétendue exagération de ses princi-
paux préceptes : il serait aussi judicieux de critiquer les
peintres^ par exemple, sur la perfection chimérique de
leurs modèles intérieurs. Il est clair, en général, que des
types quelconques doivent nécessairement dépasser les
réalités correspondantes, puisqu’ils en doivent constituer
les limites idéales, au-dessous desquelles la pratique ne res-
tera certainement que trop, encore plus dans l’ordre moral
que dans l’ordre intellectuel : ce qui n’empêche nullement,
en Tun et en l’autre cas, leur unité fondamentale, pourvu

A. Comte. Tome V. 20

8 06 PHYSIQUE SOGULE.

qu’ils soient convenabletDent construits ; condition que
ridée môme de limite^ telle que les géomètres l’ont régu-
larisée, est éminemment propre à définir exactement au-
jour^j^’hui. Llnstinct philosophique du catholicisme lui a
fait remplir spontanément, de la manière la plus heureuse,
cette condition indispensable, en le conduisant à faire pas-
ser, pour plus d’efficacité pratique, ses types moraux de
Tétat abstrait à l’état concret^ épreuve vraiment décisive
qui, en un sujet quelconque, manifesterait aussitôt Texagé-
ration effective des conceptions initiales : c’est ainsi que
les premiers philosophes qui ont ébauché le catholicisme
se sont complu naturellement^ dans l’application de leur
génie social, à concentrer graduellement, sur celui auquel
ils rapportaient la fondation primordiale du système, toute
la perfection qu’ils pouvaient concevoir dans la nature hu-
maine; de manière à l’ériger ensuite en type universel et
actif, alors admirablement adapté à la direction morale de
l’humanité, et dans lequel, en un cas.quelconque, les plus
chétifs et les plus éminenls pouvaient également trouver
des modèles généraux de conduite réelle ; ce type sublime
ayant d’ailleurs été admirablement complété par la con-
ception, encore plus idéale, qui représente, pour la femme,
la plus heureuse conciliation mystique de la pureté avec la
maternité.

Toutes les diverses branches essentielles de la morale
universelle ont reçu du catholicisme des améliorations ca-
pitales, qui ne sauraient être ici spécialement mentionnées,
et pour la juste appréciation desquelles je puis d’ailleurs
renvoyer provisoirement aux philosophes catholiques, su^
tout à Bossuet et à de Maistre, qui les ont^ en général, sai-
nement jugées. Je dois me borner maintenant à l’indication
rapide des plus importants progrès^ dans les trois parties
successives qui composent l’ensemble de la morale, d’à-

DEfiMIER ÉTAT THÉOLOGJQCE : IGE DU MONOTHÉISME. 307

bord personnelle^ puis domestique, et enfin sociale^ sui-
vant la division établie au cinquantième chapitre.

Consacrant Topinion unanime des philosophes antérieurs^
le catholicisme a dignement envisagé les vertus indivi-
duelles comme la première base de toutes les autres, en ce
qu’elles offrent l’exercice le plus naturel et le plus décisif
à cet ascendant énergique de la raison sur la passion, d’où
dépend tout le perfectionnement moral. Aussi ne doit-on
pas môme croire dépourvues d’efficacité sociale, surtout
au moyen âge, ces pratiques artificielles où l’homme était
poussé à s’imposer volontairement des privations systéma-
tiques, qui, malgré leur inutilité apparente, ont pu consti-
tuer d’heureux auxiliaires permanents de l’éducation mo-
rale (1). Du reste, les vertus simplement personnelles ont
commencé alors à être conçues directement dans leur des-
tination sociale, tandis que les anciens les recomman-
daient surtout à titre de prudence purement relative à l’in-
dividu^ isolément considéré: la philosophie positive pour-
suivra de plus en plus cette importante transformation, qui
tend à ôter à l’arbitrage de la sagesse privée des habitudes
où l’individu est loin certes d’être seul intéressé. L’humi-
lité, tant reprochée à cette partie élémentaire de la morale
catholique, constitue, au contraire, une prescription capi-
tale, dont la valeur réelle n’est pas seulement bornée à ces
temps d’orgueilleuse oppression qui en ont mieux manifesté

(I) Les pratiques hygiéniques imposées par le catholicisme, outre leur
utilité indirecte pour entretenir de salutaires habitudes de soumission mo-
rale et de contrainte volontaire, se rapportaient directement à l’action gé-
nérale du régime sur l’ensemble de notre nature, dont la haute importance
n*e8t plus douteuse aux yeux des bons esprits, et que la saine philosophie
devra soumettre un jour à une sage discipline rationnelle, destmée à réa-
liser, sous Tassentiment éclairé de la raison publique, l’entière effica-
cité, physique et morale, de ce puissant moyen de perfectionnement hu-
main.

808 PHYSIQUE SOCIALE.

la nécessité, mais se rapporte, en général, aux vrais besoins
moraux de la nature humaine, où il n’est pas à craindre^
sans doute, que Torgueil et la vanité soient effectivement
jamais trop abaissés : la nouvelle philosophie sociale con-
firmera et môme perfectionnera nécessairement, à un haut
degré, cet important précepte, en retendant spontanément
jusqu’aux supériorités intellectuelles, quoiqu’elle leur ou-
vre le plus vaste champ ; car, rien n’est assurément plus
propre que les études positives, pour peu, du moins,
qu’elles soient convenablement approfondies et philosophi-
quement conçues, à faire continuellement apprécier, en
tous sens, la faible portée de notre intelligence, quelque
noble fierté rationnelle que doive d’ailleurs nous inspirer
une satisfaisante découverte de la vérité. Mais je dois sur-
tout signaler, au sujet de ce premier ordre de prescriptions
moralçs, une dernière innovation essentielle, heureuse-
ment accomplie par le catholicisme, et dont la philosophie
métaphysique a fait méconnaître l’éminente valeur sociale:
je veux dire la réprobation générale du suicide, dont les an-
ciens, aussi dédaigneux de leur propre vie que de celle d’au-
trui, s’étaient si souvent fait un monstrueux honneur, ou
du moins une trop fréquente ressource, plus d’une fois imi-
tée parleurs philosophes, loin d’en être blâmée. Cette pra-
tique antisociale devait, sans doute, spontanément décroître
avec la prédominance des mœurs militaires ; mais c’est cer-
tainement une des gloires morales du catholicisme d’en
avoir convenablement organisé Ténergique condamnation,
dont l’in^portance, momentanément oubliée aujourd’hui à
cause de notre anarchie intellectuelle, sera certainement
toujours confirmée par une exacte analyse des vrais besoins
moraux de la société humaine. Plus la vie future perd né-
cessairement de son effî(;acité morale, plus il importe, évi-
demment, que tous les individus soient, autant que possible,

D£lir<il£K £TAT THEOLOGIQU£ : AGE DU MONOTHÉISME. 309

înTinciblement attachés à la vie réelle, sans pouvoir en élu-
der les douloureuses conséquences par une catastrophe
inopinée, qui laisse à chacun la dangereuse faculté d'annu-
ler, à son gré, la réaction indispensable que la société a
compté exercer sur lui : en sorte que, d'après des motifs
purement humains, le suicide sera un jour non moins plei-
nement réprouvé sous le régime positif, comme directe-
ment contraire aux bases générales de la moralité hu-
maine.

L^aplitude morale du catholicisme s'est surtout manifestée
dans rheureuse organisation de la morale domestique, enfin
placée à son rang véritable, au lieu d'être absorbée par la
politique, suivant le génie de toute l'antiquité. Parla sépa-
ration fondamentale entre Tordre spirituel et Tordre tem-
porel, et par Tensemble du régime correspondant, on a été
conduit, au moyen âge, à sentir que la vie domestique de-
vait être désormais la plus importante pour la masse des
hommes, sauf le petit nombre de ceux que leur nature
exceptionnelle et les besoins de la société devaient appeler
principalement à la vie politique, à laquelle les anciens
avaient tout sacrifié, parce qu^ils ne considéraient que les
hommes libres dans les populations surtout composées d'es-
claves. Ce soin prépondérant du catholicisme pour la mo-
rale domestique a eu tant d'admirables résultats, que leur
analyse sommaire ne saurait être indiquée ici. Je ne m'ar-
rête donc pas à considérer l'heureux perfectionnement gé-
néral de la famille humaine, sous l'intervention continue
de l'influence catholique, pénétrant spontanément dans les
plus intimes relations, où, sans tyrannie, elle développait
graduellement un juste sentiment des devoirs mutuels : et
cependant il serait, par exemple, d'un haut intérêt de
mieux apprécier qu'on ne Ta fait encore comment le catho-
licisme, tout en consacrant, de la manière la plus solen-

310 PHTS1QU£ SOCIALE.

nelle, Tautorité paternelle, a totalement aboli le despotisme
presque absolu qui la caractérisait cbez les anciens, et qui,
dès la naissance, était si fréquemment manifesté par le
meurtre ou l'abandon des nouveaux-nés, encore essentiel-
lement légitime hors de la sphère territoriale du mono-
théisme. Restreint ici par d'inévitables limites, j'indiquerai
seulement ce qui se rapporte au lien le plus fondamental,
envers lequel, après une profonde appréciation, tous les
vrais philosophes finiront, à mon gré, par reconnaître bien-
tôt, malgré nos graves aberrations actuelles, qu'il ne reste
vraiment à faire rien d'essentiel, si ce n'est de consolider et
de compléter ce que le catholicisme a si heureusement or-
ganisé. Nul ne conteste plus maintenant qu'il n'ait essen-
tiellement amélioré la condition sociale des femmes, et ce-
pendant personne n'a remarqué qu'il leur a radicalement
enlevé toute participation quelconque aux fonctions sacer-
dotales, môme dans la constitution des ordres monastiques
où il les a admises. On doit ajouter, en outre, pour fortifier
cette importante observation, qu'il leur a, autant que pos-
sible, pareillement interdit la royauté, dans tous les pays
où son influence politique a pu être suffisamment réalisée^
en modifiant, dans des vues d'aptitude, l'hérédité purement
théocratique, où la caste dominait d'abord absolument. Ces
incontestables restrictions doivent faire comprendre que le
perfectionnement opéré par le catholicisme a surtout con-
sisté, quant aux femmes, en les concentrant davantage dans
leur existence essentiellement domestique, à garantir la
juste liberté de leur vie antérieure, et à consolider leur si-
tuation, en consacrant l'indissolubilité fondamentale da
mariage ; tandis que, môme chez les Romains, la répudia-
tion facultative altérait gravement, au détriment des fem-
mes, l'état de pleine monogamie. Vainement arguô-t-on de
quelques dangers e;(ceptionneIs ou secondaires, dont la

DERNIER ETAT THEÛLOGIQCE l AGE DU MONOTHEISME. 311

rivalité est trop incontestable^ pour déprécier aujourd'hui
cette indispensable fixité, si heureusement adaptée, en gé-
néral, aux vrais besoins de notre nature, où la versatilité
n'est pas nioins pernicieuse aux sentiments qu'aux idées,
et sans laquelle notre courte existence se consumerait en
une suite interminable et illusoire de déplorables essais, où
l'aptitude caractéristique de l'homme à se modifier con-
formément à toute situation vraiment immuable serait ra-
dicalement méconnue, malgré son importance extrême
chez les organismes peu prononcés, qui composent l'im-
mense majorité. L'obligation de conformer sa \ie à une
insurmontable nécessité, loin d'être réellement nuisible au
bonheur de l'homme, en constitue ordinairement, au con-
traire, pour peu que cette nécessité soit tolérable, l'une des
plus indispensables conditions^ en prévenant ou contenant
l'inconstance de nos vues et l'hésitation de nos desseins; la
plupart des individus étant bien plus propres à poursuivre
Texécution d'une conduite dont les données fondamentales
sont indépendantes de leur volonté, qu'à choisir conve-
nablement celle qu'ils doivent tenii on reconnaît aisément,
en effet, que notre principale félicité, morale se rapporte
àdessituations qui n'ont pu être choisies, comme celles,
par exemple, de fils et de père. En indiquant, au chapitre
suivant, les graves atteintes que le protestantisme a tenté
d'apporter à l'institution fondamentale du mariage catho-
lique, j'aurai lieu de faire plus directement sentir que la
dangereuse faculté du divorce, loin de perfectionner une
telle institution, au profit réel d'aucun sexe, tendrait^ au
contraire, si elle pouvait s'introduire réellement dans les
mœurs modernes, à constituer une imminente rétrograda-
tion morale, en donnant une trop libre carrière aux appé-
tits les plus énergiques, dont la répression continue, com-
binée avec une légitime satisfaction^ doit nécessairement

312 PUTSIQCE SOCIALE.

augmenter à mesure que révolution humaine s'accomplit,
comme je l'ai établi, en principe, à la fin du volume précé-
dent. Renfermantà jamais les femmes dans la vie domesti-
que, le catholicisme a d'ailleurs si intimement lié les deux
sexes, que, d'après les mœurs d'abord organisées sous son
influence, l'épouse acquiert nécessairement un droit im-
prescriptible, et môme indépendant de sa conduite propre,
à participer, sans aucune condition active^ non-seulement
à tous les avantages sociaux de celui qui l'a une fois choi-
sie, mais aussi, autant que possible, à la considération dont
il jouit : il serait certes difficile d'imaginer une disposition
praticable qui favorisât davantage le sexe nécessairement
dépendant. Loin détendre à la chimérique émancipation,
et à l'égalité non moins vaine, qu'on rêve aujourd'hui pour
lui, la civilisation, développant au contraire les différences
essentielles des sexes aussi bien que toutes les autres,
comme je Tai déjà indiqué au chapitre précédent, enlève
de plus en plus aux femmes toutes les fonctions qui peuvent
les détourner de leur vocation domestique. On ne peut
sans doute mieux juger, à cet égard, de la vraie tendance uni-
verselle qu'en examinant ce qui se passe dans l-es classes
élevées de la société, où les femmes ont pu suivre plus ai-
sément leur véritable destinée, et qui doivent, par consé-
quent, otfrir,à cet égard, une sorte de type spontané, vers
lequel convergeront ultérieurement, autant que possible,
tous les autres modes d'existence : or, on saisit ainsi direc-
tement la loi générale de l'évolution sociale en ce qui con-
cerne les sexes, et qui consiste à dégager de plus en plus
les femmes de toute occupation étrangère à leurs fonctions
domestiques, de manière, par exemple, à faire un jour re-
pousser, comme honteuse pour l'homme, dans tous les
rangs sociaux, ainsi qu'on le voit déjà chez les plus avancés,
la pratique des travaux pénibles par les femmes, dès lors

DEBI de manière à pouvoir protéger et faciliter l’essor
universel, élémentaire mais dès lors direct, de la vie posi-

3 82 PHÏSIQUR SOCIALE.

tive et ÎDdustrielle : les modifications générales ne pou-
vaient être poussées plus loin sans tendre nécessairemenl
à l’abandon définitif de ce premier système social. Il suffira
de constater sommairement ici cette irrésistible nécessité
envers les principales dispositions, spirituelles ou tempo-
relles, d’une telle constitution.

Quant à Tordre spirituel, le caractère simplement provi-
soire que nous savons, d’après ma théorie fondamentale de
l’évolution humaine, devoir inévitablement appartenir à
toute philosophie théologique, devait être certainement
plus prononcé dans le monothéisme que dans aucune autre
phase religieuse, par cela même que cette grande concen-
tration y avait, comme je Tai prouvé, réduit autant que
possible l’esprit théologique proprement dit, qui ne pouvait
plus subir aucune importante modification nouvelle sans
se dénaturer entièrement^ et sans perdre^ peu à peu mais
irrévocablement, son ascendant social : tandis que, d’un
autre côté, l’essor plus rapide et plus étendu que ce dernier
état théologique de l’humanité permettait spécialement à
l’esprit positif, non-seulement chez les hommes cultivés,
mais aussi dans la masse des populations civilisées, ne pou-*
vait manquer de déterminer bientôt de telles modifications.
Une vaine et superficielle appréciation fait penser aujour-
d’hui, par suite même de la décadence du système religieux,
dont les exigences réelles ne sont plus suffisamment com-
prises, que le monothéisme aurait pu ou pourrait encore
subsister, de manière même à toujours servir de base mo-
rale à l’ordre social, dans l’état d’extrême simplification
abstraite où, depuis le moyen âge, l’influence métaphysique
l’a graduellement amené : mais cette chimère philoso-
phique est ici réfutée d’avance par l’ensemble de notre
examen de l’organisation catholique, où nous avoqs re-
connu combien était vraiment indispensable à son efficacité

DERNIER ÉTAT THÉOLOGIQUB : AGE DU MOJNOTHÉfSME. 333

sociale chacune de ces nombreuses conditions d’exislence
tellement solidaires, que l’absence d’une seule devait en-
traîner la chute ultérieure de tout l’édifice, en môme temps
que nous avons implicitement établi la nature précaire et
transitoire de la plupart d’entre elles. Loin d’être radica-
lement hostile au développement intellectuel, comme on
l’a trop proclamé, sous Tunique impression, d’ailleurs
exagérée, des temps de décadence, le catholicisme l’a, au
contraire, éminemment secondé^ ainsi que je l’ai expliqué;
mais il n’a pu ni dû se l’incorporer réellement : or, si cet
essor extérieur, sous la simple tutelle catholique, a été
effectivement très-favorable à l’évolution mentale, et môme
indispensable alors à ses progrès, il a dû déterminer en-
suite, parvenu à un certain degré, une tendance nécessaire
à sortir graduellement de ce régime provisoire, dont la
destination principale était ainsi suffisamment accomplie.
Tel a donc été, au fond, le grand office intellectuel, évi-
demment transitoire, propre au catholicisme : préparer,
soué le régime théologique^ les éléments du régime positif.
Il en est de môme, en réalité^ dans l’ordre moral propre-
ment dit, d’ailleurs intimement lié au premier : car, en
constituant une doctrine morale, pleinement indépendante
de la politique, et placée môme au-dessus d’elle, le catho-
licisme a fourni directement à tous les individus un prin-
cipe fondamental d’appréciation sociale des actes humains,
qui, malgré la sanction purement théologique qui pouvait
seule en permettre l’introduction primitive, devait tendre
nécessairement à se rattacher de plus en plus à l’autorité
prépondérante de la simple raison humaine, à mesure que
l’usage môme de cette doctrine faisait graduellement péné-
trer les vrais motifs de ses principaux préceptes; ce qui ne
pouvait évidemment manquer d’avoir lieu bientôt, sinon
parmi les masses vulgaires^ du moins chez les esprits cul-

83 4 ^ l’flrSIQUfi SOCIALE,

tivés, puisque rien Q*est assurément mieux susceptible, par
sa Dature^ que les prescriptions morales d’être finalement
apprécié d*après une expérience suffisante : en sorte que
rinfluence théologique, d*abord indispensable à cet égard,
devait peu à peu devenir essenliellement inutile, une fois
que sa mission primordiale était assez accomplie ; et même
ensuite finalement antipathique, abstraction faite de toute
répugnance mentale, en vertu des graves atteintes^ dés lors
senties avec une énergie croissante^ que les principales
conditionis d’existence d’un tel régime devaient nécessai-
rement porter aux plus nobles sentiments de notre nature,
à ceux-là mêmes que le catholicisme s’efi*orçait si heureuse-
ment de faire prévaloir, comme je Tai directement indiqué
à divers titres importants.

Afin de préciser convenablement le vrai principe général
de rirrévocable décadence, d^abord intellectuelle et enfin
sociale, du monothéisme catholique, il faut maintenant re-
connaître que le germe primordial de cette inévitable dis-
solution ultérieure avait même précédé le développement
initial du catholicisme, puisqu’il remonte directement à la
grande division historique appréciée au chapitre précédent,
de l’ensemble de nos conceptions fondamentales en philo-
sophie naturelle et philosophie morale^ relatives l’une au
monde inorganique, Tautreà l’homme moral et social. Cette
division capitale, organisée par les philosophes grecs un peu
avautla fondation du musée d’Alexandrie où elle fut ouverte-
ment consacrée, a constitué, comme je l’ai expliqué, la pre-
mière condition logique de tous les progrès ultérieurs^ en per-
mettant Tessor indépendant de la philosophie inorganique,
alors parvenue à l’état métaphysique proprement dil, et dont
les spéculations plus simples devaient être plus rapidement
perfectibles, sans nuire toutefois à l^opération sociale exé-
cutée simultanément par la philosophie morale^ qui^ restée

UEUMLU ÉTAT THÉOLOGIQUli. : ÀUK DU A10^0THÉISiH£. 88b

encore, d’après la complication supérieure de son sujel
propre, à l’état purement théologique, devait bien moins
s’occuper du perfectionnement abstrait de ses doctrines
que de réaliser, autant que possible, par le régime mono-
Ibéique, l’aplitude des conceptions tbéologiques à civiliser
le genre humain. Aujourd*hurméme, malgré plus de vingt
siècles écoulés, cette mémorable séparation n’a pas encore
«entièrement épuisé son efficacité philosophique et sociale,
quoiqu’elle doive bienlôt essentiellement cesser, parce
qu’elle ne constitue pas, en elle-même, une répartition
assez pleinement rationnelle pour survivre définitivement
k celte destination provisoire, qui sera prochainement
complétée ; si du moins le grand travail que j’ai osé entre-
prendre atteint suffisamment son but principal, en condui-
sant la philosophie naturelle à devenir enfin morale et poli-
tique, pour servir de base intellectuelle à la réorganisation
sociale; ce qui achèverait certainement le grand système
de travaux philosophiques d’abord ébauché par Âristote en
opposition radicale avec le système platonicien, comme je
l’expliquerai en son lieu. Quoi qu’il en soit de cette issue
finale, encore prématurée, il est incontestable que cette di-
vision, historiquement envisagée, se manifesta directement,
dès son origine, par une rivalité caractéristique, de plus en
plus prononcée, promptement transportée des doctrines
aux personnes, entre l’esprit métaphysique, ainsi investi
du domaine de la philosophie naturelle, auquel se ratla^
cbaient nécessairement les rudiments scientifiques dont
l’influence naissante avait d’abord déterminé, d’après ie
chapitre précédent, une telle séparation, et l’esprit théo-
logique, qui, seul susceptible de diriger alors une vérita-*>
ble organisation, restait suprême arbitre du monde moral
et social : cette rivalité, même avant l’essor du catholi-
cismCj avait produit des luttes mémorables, où l’ascendant

3S6 PHYSIQUE SOCIALE.

social de la philosophie morale avait souvent comprimé
les tentatives de progrès intellectuel delà philosophie na-
turelle, et déterminé la première cause du ralentissement
scientifique ci-dessus expliqué. Aucun exemple ne saurait
être plus propre, sans doute, à caractériser convenablement
un tel conflit fondamental dans le système de cet âge in-
tellectuel, que celui des étranges efforts vainement tentés
par un esprit aussi éminent et aussi cultivé que saint Au-
gustin pour combattre les raisonnements mathématiques,
déjà vulgaires alors parmi les sectateurs de la philosophie
naturelle, des astronomes d’Alexandrie sur la sphéricité de
la terre et l’existence nécessaire des antipodes, contre les-
quels Tun des plus illustres fondateurs de la philosophie
catholique soulève ainsi opiniâtrement les plus puériles
objections, aujourd’hui abandonnées aux entendements les
plus arriérés : qu’on rapproche ce cas décisif de celui que
j’ai signalé, au chapitre précédent, à l’égard des aberrations
astronomiques d’Ëpicure, et l’on sentira combien était in-
time et complète cette mémorable séparation, très-voisine
de l’antipathie, entre la philosophie naturelle et la philo-
sophie morale.

Tant que la pénible et lente élaboration graduelle du
système catholique n’a pas été suffisamment avancée, l’im-
puissance organique, que nous avons reconnue être radi-
calement propre à l’esprit métaphysique, ne lui a pas per-
mis, malgré son essorcontinu,delutteravecavantage contre
la domination nécessaire de l’esprit théologique, spéculati-
vement moins avancé. Mais, quoique le catholicisme ait
honorablement tenté d’éterniser ensuite une chimérique
conciliation entre deuxphilosophies aussi vaguement carac-
térisées, il est évident que l’esprit métaphysique, qui, à
vrai dire, avait d^abord présidé, d’après le cinquante-
deuxième chapitre, à la grande transformation du féli-

0£BI«I£E ETAT XflEOLOGIQUE : AGE DU MONOÏflÉlSMK. 8 37

isme en polythéisme, et qui surtout venait de diriger le
ssage du polythéisme en monothéisme, ne pouvait cesser
liluenee modificatrice qui lui est propre au moment
me où il avait acquis le plus d’étendue et d’intensité :
itefois, comme il n’y avait plus rien au delà du nK)no-
iisme^ à moins de sortir entièrement de l’état théoiogi-
3, ce qui alors eût été éminemment impraticable, l’action
taphysique est dès lors devenue, et, de plus en plus,
entiellement dissolvante, en tendant à ruiner^ par ises
ilyses antisociales^ à Pinsu d^ailleurs de la plupart de
propagateurs^ les principales conditions d’existence
régime monothéique. Ce résultat nécessaire a dû se
iiser d’autant plus vite et plus sûrement^ quand Torga-
alion catholique a été enfin complétée, que cette orga-
ation accélérait davantage, suivant nos explications an-
ieures, l’ensemble du mouvement intellectuel, dont les
ers progrès môme scientifiques devaient alors tourner
*tout à l’honneur et au profit de l’esprit métaphysique
i paraissait les diriger^ quoiqu’il n’en pût être que le
aple organe philosophique, jusqu’à ce que l’esprit positif
t devenir finalement assez caractérisé par ces succès
iduels pour lutter directement contre le système entier
la philosophie primitive, d’abord dans l’étude des plus
nples phénomènes, et ensuite peu à peu envers tous les
itres, eu égard à leur complication croissante^ ce qui n’a
épossible qu’eii un temps très-postérieur à celui que nous
)nsidérons, comme je l’expliquerai plus tard. Il était donc
lévilable que le catholicisme, qui, dès sa naissance, et
^ême, en quelque sorte auparavant, avait ainsi laissé né-
Bssairement en dehors de son propre système, quoique
>us sa tutelle générale, l’essor intellectuel le plus avancé,
^1 atteint graduellement par un antagonisme destruc-
‘Ur, aussitôt que, par le suffisant accomplissement, au

A. Comte. Tome V, *i

338 PHYSIQUE SOGIILE.

moins provisoire, des conditions purement sociales, les
conditions simplement mentales devaient, à leur tour,
devenir directement les plus importantes au dévelop-
pement continu de l’évolution humaine : cause radicale
d’une insurmontable décadence, dont nous pouvons as-
surer, par anticipation, que le régime positif sera spon-
tanément préservé, comme reposant toujours, par sa na-
ture, sur l’ensemble du mouvement spirituel. Quoique
cette irrésistible dissolution de la philosophie monothéi-
que ait dû d’abord faire seulement prévaloir l’ascen-
dant métaphysique, une telle révolution n’a pu finalement
aboutir qu’à l’avènement nécessaire de l’esprit positif, sol-
vant la théorie fondamentale établie à la fin du volume pré-
cédent : car les voies philosophiques lui ont été par là di-
rectement ouvertes, d’après ce premier triomphe capital
de la philosophie naturelle sur la philosophie morale. J’ai
démontré, en effet, en diverses parties de ce Traité, qae,
du point de vue scientifique le plus élevée et, par suite,
conformément aussi aux plus éminentes considérations his-
toriques, la philosophie positive est surtout caractérisée
par sa tendance constante à procéder de l’étude générale
du monde extérieur à celle de l’homme lui-môme^ tandis
que la marche inverse est nécessairement propre à la phi-
losophie théologique (voyez principalement, à ce sujet, b
quarantième leçon et la cinquante-unième) : ainsi, tout
mouvement philosophique qui^ d’abord développé dans les
spéculations inorganiques, parvenait directement à modi-
fier d’après elles le système primitif des spéculations mo-
rales et sociales, préparait réellement, par une invincible
fatalité, l’empire ultérieur de la positivité rationnelle,
quelles que pussent être d’abord les vaines prétentions à
la domination indéfinie de l’intelligence humaine^ alors na-
turellement conçues par les organes provisoires d’un tel

DERKIER ÉTAT THÉOLOGIQUE : ÂGE BU MONOTHÉISME. 839

progrès. C’est ainsi que les besoins essentiels de Pesprit
positif ont dû longtemps coïncider avec les principaux in.
térôts de l’esprit métaphysique^ malgré leur antagonisme
radical, instinctivement contenu^ tant que le régime mono-
théique n’a pas été suffisamment ébranlé.

La cause générale de l’inévitable dissolution mentale du
catholicisme consiste donc, d’après celte démonstration,
conformément à notre premier énoncé, en ce que, n’ayant
pu ni dû s’incorporer intimement le mouvement intellec-
tuel, il en a été, de toute nécessité, finalement dépassé ; il
n’a pu dès lors maintenir son empire qu’en perdant le ca-
ractère progressif, propre à tout système quelconque à
l’âge d’ascension, pour acquérir de plus en plus le carac-
tère profondément stationnaire, et môme éminemment ré-
trograde^ qui le distingue si déplorablement aujourd’hui.
Une superficielle appréciation de l’économie spirituelle des
sociétés humaines a pu d’abord^ à la vérité, faire penser que
cette décadence mentale pouvait se concilier avec une pro-
longation indéfinie de la prépondérance morale, à laquelle
le catholicisme devait se croire des droits spéciaux en vertu
de l’excellence généralement reconnue de sa propre mo-
rale, dont les préceptes seront, en effet; toujours profon-
dément respectés de tous les vrais philosophes, malgré
l’entraînement passager de nos anarchiques aberrations.
Mais un examen approfondi doit bientôt dissiper une telle
illusion, en faisant comprendre, en principe, que l’influence
morale s’attache nécessairement à la supériorité intellec-
tuelle, sans laquelle elle ne saurait exister solidement : car
ce ne peut être évidemment que par une pure transition
très-précaire que les hommes accordent habituellement
leur principale confiance, dans les plus chers intérêts de
leur vie réelle, à des esprits dont ils ne font plus assez de
cas pour les consulter à l’égard des plus simples questions

3 40 PHISIQUC SOCIALE.

spéculatives. La morale universelle, dont le catholicisme a
dû être d’abord rindispeasable organe, ne peut certaine-
ment lui constituer une exclusive propriété, s’il a finalie-
ment perdu l’aptitude générale à la faire prévaloir dansTé-
conomie sociale : elle forme nécessairemeut un précieux
patrimoine transmis par no» ancêtres à l’ensemble deJ’hu-
manité; son influence appartiendra désormaU .à cçuxqui
sauront le mieux la consolider^ la compléter et l’appliquer,
quels que puissent être leurs principes intelleqtuels. Quoi-
que la raison humaine ait dû faire d’heureux emprupts à
l’astrologie, par exemple, ainsi qu’à l’alchimie, elle n’a pu
sans doute, par de telles acquisitions, se croire liée irrévo-
cablement àleursort, dès qu’ellea pu rattacher à de meil-
leures bases ces importants résultats: il en sera essentielle-
ment de môme pour tous les progrès quelconques, moraux
ou politiques, d’abord réalisés par la philosophie théologi-
que^ et qui ne sauraient périr avec elle^ pouryu toutefois
que l’on s’occupe enSn convenablement de les incorporer
à une autre organisation spirituelle^, sous 1^ direction gé-
nérale de la philosophie positive^ comme je l’expliquerai
plus tard.

Temporellement envisagée^ la décadence nécessaire du
régime propre au moyen âge résulta directement d’uapria-
cipe tellement évident, qu’il ne saurait exiger ici des expli-
cations aussi étendues que celles qjLieje viens de terminer
pour Tordre spirituel, sauf le développement spécial que
devra présenter,.à ce sujet, le chapitre suivant. Sous quel-
que aspect qu’on envisage, en eifet, le régime JTéodal, doot
les trois caractères générauxont été précédemment établis,
sa nature essentiellement transitoire se ipanifeste aussitôt
de la manière la moins équivoque. Quant à son but princi-
pal, l’organisation défensive des. sociétés. modernes, il ne
pouvait conserver d’importance quejysqu’à ce que les in-

DERN lEB ÉTAT THÉOLOGIQUE : AGE DU MONOTHÉISME. 3 4 1

vasions fussent sufûsammeut coDlenues, par la transition
finale des barbares à layie agricole et sédentaire dans leurs
propres contrées, sanctionnée et consolidée, pour les cas
les plus favorables, par leur conversion graduelle au eatho-
licUme, squi les incorporait de plus, en plus au système uni-
versel. A mesure que .ce grand résultat était convenable-
ment réalisé, raètivité Qiilitaire devait nécessairement
perdre, (au4e d’une large application sociale^ la prépondé-
rance inévitable qu’elle avait jusque alors conservée, d’a-
bord pondant la conquête romaine, et ensuite sous la dé*
fense féodale ; la guerre devait de jour en jour devenir plus
ezcèptionnelle,.et tendre finalement à disparaître cbez Té-
Hte de rbUmanité, où la vie industrielle, primitivement si
subalterne, devait acquérir simultanément une extension et
une intensité toujours croissantes, sans pouvoir toutefois
encore devenir politiquement dominante, comineje l’expli-
querai bientôt. La destination purement provisoire de tout
système militaire avait dû être beaucou];^ moins prononcée
sous le régime précédent, quoiqu’elle y soit certes incontes-
table, par la lenteur nécessaire qu’avait exigée, de toute
nécessité, l’essor graduel de la domination romaine : le
système simplement défensif ne pouvait évidemment com-
porter ensuite une aussi longue durée. Cette nature transi-
toire est encore plus- irrécusable pour cette décomposition
générale du pouvoir temporel en souverainetés partielles,
qoe lions avons appréciée comme le second caractère es-
sentiel de l’ordre féodal, et qui ne pouvait assurément évi-
tais d*ôtre prochainement remplacée par une centralisation
Qènvejlé, vers laquelle tout devait tendre, ainsi qu’on le
Sierra au chapitre suivant, aussitôt que le but propre d’un
tel régime aurait été suffisamment accompli. Il en est de
môme, enfin, pour le dernier trait caractéristique, la trans-
formation de Tesclavage en servage, puisque l’esclavage

342 PHYSIQUE SOCIALE.

constitue naturellement un état susceptible de durée sous
les conditions convenables ; tandis que le servage propre»
ment dit ne pouvait être, dans le système général de la ci-
vilisation moderne, qu’une situation simplement passagère,
promptement modifiée par rétablissement presque simul«
tané des communes industrielles^ et quin’avait d’autre des-
tination sociale que de conduire graduellement les travail-
leurs immédiats à l’entière émancipation personnelle. A
tous ces divers titres, on peut assurer, sans exagération,
que mieux le régime féodal remplissait son office propre,
capital quoique passager, pour l’ensemble de l’évolution
humaine, et plus il rendait imminente sa désorganisation
prochaine, à peu près comme nous l’avons ci-dessus re-
connu envers le catholicisme. Toutefois, les circonstances
extérieures, qui d’ailleurs n’étaient nullement accidentel-
les^ ont très-inégalementprolongé, chez les diverses nations
européennes, la durée nécessaire d’un tel système, dontia
prépondérance politique a dû surtout persister davantage
aux diverses frontières sociales de la civilisation catholico-
féodale, c’est-à-dire en Pologne, en Hongrie^ etc., quant
aux invasions purement tartares et Scandinaves, et même,
à certains égards^ en Espagne et dans les’grandes lies de la
Méditerranée, en Sicile surtout, pour les envahissements
arabes : distinction très-utile à noter ici dans son germe, et
qui trouvera, en poursuivant notre appréciation historique,
une intéressante application, d’ailleurs presque toujours
implicite, suivant les conditions logiques de notre travail
L’explication précédente, quelque sommaire qu’elle ait dû
ôtre^ se complète, au reste^ naturellement, en indiquant,
de môme qu’envers l’ordre spirituel, la classe spécialement
destinée à diriger immédiatement la décomposition conti-
nue du régime féodal, qui ne pouvait ni ne devait d’abord
s’accomplir par l’intervention politique de la classe indus-

DEBNIEa ÉTAT THÉOLOGIQDE : AGE DU UONOTHÉ(SHE. 343

trielle, quoique son avènement social conslituât cependant
l’issue finale d’une semblable progression. A Torigine,
cette classe devait être à la fois trop subalterne et trop ex-
clusivement préoccupée de son propre essor intérieur pour
se livrer directement à cette grande lutte temporelle, qui
dut ainsi être nécessairement dirigée par les légistes, dont
le système féodal avait spontanément développé de plus en
plus rinfluence politique, par une suite nécessaire du dé-
croissement graduel de l’activité militaire, comme je Tex-
pliquerai au chapitre suivant. Ils sont, en effet, restés jus-
qu’ici les organes immédiats du mouvement temporel,
quoi que sa principale destination ait essentiellement
changé de nature depuis que cette mission provisoire est
suffisamment accomplie, de manière à mettre pleinement
désormais en évidence croissante l’incapacité organique
qui caractérise les légistes aussi bien que les métaphysi-
ciens, également réservés, en politique et en philosophie,
à opérer de simples modifications critiques, sans pouvoir
jamais rien fonder.

En terminant enfin cette longue et difficile appréciation
fondamentale du régime monothéique propre au moyen
àge^ je ne crois pas devoir m’abstenir de signaler, dès ce
moment, une importante réflexion philosophique^ ulté-
rieurement développable^ naturellement suggérée par l’en-
semble de notre examen historique du système catholique,
qui formait la principale base de cette mémorable organi-
sation. Si Ton envisage convenablement la d^irée totale du
catholicisme^ on est, en eifet, aussitôt frappé de la dispro-
portion, essentiellement anomale^ que présente le temps
excessif de sa lente élaboration politique, comparé à la
courte prolongation de son entière prépondérance sociale,
promptement suivie d’une rapide et irrévocable décadence ;
puisqu’une constitution, dont l’essor a exigé dix siècles^

344 PHYSIQUE SOCIALE.

ne s’est, en réalité^ suffisamment maintenue à la tète du
système européen que pendant deux siècles environ, de
Grégoire VU, qui .l’a complétée^ à Boniface VIII, sous lequel
son déclin politique a hautement commencé, les cinq siè-
cles suivants n’ayant essentiellement offert, à cet égard,
qu’une sorte d’agonie chronique, de moins en moins ac-
tive : ce qui doit certainement sembler tout à fait contraire
soit aux lois générales de la longévité ordinaire des orga-
nismes sociaux, où la durée delà vie, comme dans les or-
ganismes individuels, doit être relative à celle du dévelop-
pement ; soit à l’admirable supériorité intrinsèque qui
distinguait une telleéconomie, dont j’ai fait ressortir, à tant
de titres, les éminents attributs. La seule solution possible
de ce grand problème historique, qui n’a jamais pu ôire
philosophiquement posé jusqu’ici, consiste à concevoir, en
sens radicalement inverse des notions habituelles, que ce
qui devait nécessairement périr ainsi, dans le catholicisme,
c’était la doctrine, et non l’organisation, qui n’a été passa-
gèrement ruinée que par suitede son inévitable adhérence
élémentaire à la philosophie théologique, destinée à suc-
comber graduellement sous l’irrésistible émancipation de
la raison humaine ; tandis qu’une telle constitution, con-
venablement reconstruite sur des bases intellectuelles à la
fois plus étendues et plus stables, devra finalement présider
à l’indispensable réorganisation spirituelle des sociétés
modernes, sauf les différences essentielles spontanémenl
correspondantes à l’extrême diversité des doctrines fonda-
mentales ; à moins de supposer, ce qui serait cetlainement
contradictoire à l’ensemble des lois de notre nature, que
les immenses efforts de tant de grands hommes, secondés
par la persévérante sollicitude des nations civilisées, dans
la fondation séculaire de ce chef-d’œuvre politique de la sa-
gesse humaine, doivent être enfin irrévocablement perdus

DERmEE ÉTAT THÉOLOGIQUE : AGE DU MOriOTHÉISVE. 34S

pour Télite de rhumanité, sauf les résultats, capitaux mais
provisoires, qui s’y rapportaient immédiatement. Cette
explication générale, déjà évidemment motivée par la
suite des considérations propres à ce chapitre, sera de plus
en plus confirmée par tout le reste de notre opération his-
torique^ dont elle constituera spontanément la principale
conclusion politique.

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