Improvisation de Corinne au Capitole (M.me de Staël, Corinne, Libro II, cap. 3)

« Italie, empire du Soleil ; Italie, maîtresse du monde ; Italie, berceau des
lettres, je te salue. Combien de fois la race humaine te fut soumise ! tributaire
de tes armes, de tes beaux-arts et de ton ciel.
Un dieu quitta l’Olympe pour se réfugier en Ausonie ; l’aspect de ce pays
fit rêver les vertus de l’âge d’or, et l’homme y parut trop heureux pour l’y
supposer coupable.
Rome conquit l’univers par son génie, et fut reine par la liberté. Le
caractère romain s’imprima sur le monde ; et l’invasion des barbares, en
détruisant l’Italie, obscurcit l’univers entier.
L’Italie reparut avec les divins trésors que les Grecs fugitifs rapportèrent
dans son sein ; le ciel lui révéla ses lois ; l’audace de ses enfants découvrit
un nouvel hémisphère ; elle fut reine encore par le sceptre de la pensée, mais
ce sceptre de lauriers ne fit que des ingrats.
L’imagination lui rendit l’univers qu’elle avait perdu. Les peintres, les
poètes, enfantèrent pour elle une terre, un Olympe, des enfers et des cieux ;
et le feu qui l’anime, mieux gardé par son génie que par le dieu des païens,
ne trouva point dans l’Europe un Prométhée qui le ravît.
Pourquoi suis-je au Capitole ? pourquoi mon humble front va-t-il recevoir
la couronne que Pétrarque a portée, et qui reste suspendue au cyprès funèbre
du Tasse ? pourquoi, si vous n’aimiez assez la gloire, ô mes concitoyens,
pour récompenser son culte autant que ses succès.
Eh bien, si vous l’aimez cette gloire, qui choisit trop souvent ses victimes
parmi les vainqueurs qu’elle a couronnés, pensez avec orgueil à ces siècles
qui virent la renaissance des arts. Le Dante, l’Homère des temps modernes,
poète sacré de nos mystères religieux, héros de la pensée, plongea son génie
dans le Styx pour aborder à l’enfer, et son âme fut profonde comme les
abîmes qu’il a décrits.
L’Italie, aux jours de sa puissance, revit tout entière dans Le Dante.
Animé par l’esprit des républiques, guerrier aussi bien que poète, il souffle
la flamme des actions parmi les morts, et ses ombres ont une vie plus forte
que les vivants d’ici-bas.
Les souvenirs de la terre les poursuivent encore ; leurs passions sans but
s’acharnent à leur coeur ; elles s’agitent sur le passé, qui leur semble encore
moins irrévocable que leur éternel avenir.
On dirait que Le Dante, banni de son pays, a transporté dans les régions
imaginaires les peines qui le dévoraient. Ses ombres demandent sans cesse
des nouvelles de l’existence, comme le poète lui-même s’informe de sa
patrie, et l’enfer s’offre à lui sous les couleurs de l’exil.
Tout à ses yeux se revêt du costume de Florence. Les morts antiques qu’il
évoque semblent renaître aussi Toscans que lui ; ce ne sont point les bornes
de son esprit, c’est la force de son âme qui fait entrer l’univers dans le cercle
de sa pensée.
Un enchaînement mystique de cercles et de sphères le conduit de l’enfer
au purgatoire, du purgatoire au paradis historien fidèle de sa vision, il inonde
de clarté les régions les plus obscures, et le monde qu’il crée dans son triple
poème est complet, animé, brillant comme une planète nouvelle aperçue
dans le firmament.
À sa voix tout sur la terre se change en poésie ; les objets, les idées, les
lois, les phénomènes, semblent un nouvel Olympe de nouvelles divinités
mais cette mythologie de l’imagination s’anéantit, comme le paganisme,
a l’aspect du paradis, de cet océan de lumières, étincelant de rayons et
d’étoiles, de vertus et d’amour.
Les magiques paroles de notre plus grand poète sont le prisme
de l’univers ; toutes ses merveilles s’y réfléchissent, s’y divisent, s’y
recomposent les sons imitent les couleurs, les couleurs se fondent en
harmonie ; la rime, sonore ou bizarre, rapide ou prolongée, est inspirée par
cette divination poétique, beauté suprême de Fart, triomphe du génie, qui
découvre dans la nature tous les secrets en relation avec le coeur de l’homme.
Le Dante espérait de son poème la fin de son exil ; il comptait sur la
renommée pour médiateur ; mais il mourut trop tôt pour recueillir les palmes
de la patrie. Souvent la vie passagère de l’homme s’use dans les revers ; et
si la gloire triomphe, si l’on aborde enfin sur une plage plus heureuse, la
tombe s’ouvre derrière le port, et le destin à mille formes annonce souvent
la fin de la vie par le retour du bonheur.
Ainsi Le Tasse infortuné, que vos hommages, Romains, devaient
consoler de tant d’injustices, beau, sensible, chevaleresque, rêvant les
exploits, éprouvant l’amour qu’il chantait, s’approcha de ces murs, comme
ses héros, de Jérusalem, avec respect et reconnaissance. Mais la veille du
jour choisi pour le couronner, la mort l’a réclamé pour sa ter rible fête : le ciel
est jaloux de la terre, et rappelle ses favoris des rives trompeuses du temps.
Dans un siècle plus fier et plus libre que celui du Tasse, Pétrarque fut aussi
comme Le Dante le poète valeureux de l’indépendance italienne. Ailleurs,
on ne connaît de lui que ses amours, ici des souvenirs plus sévères honorent
à jamais son nom ; et la patrie l’inspira mieux que Laure elle-même.
Il ranima l’antiquité par ses veilles, et loin que son imagination mît
obstacle aux études les plus profondes, cette puissance créatrice, en lui
soumettant l’avenir, lui révéla les secrets des siècles passés. Il éprouva que
connaître sert beaucoup pour inventer, et son génie fut d’autant plus original,
que, semblable aux forces éternelles, il sut être présent à tous les temps.
Notre air serein, notre climat riant ont inspiré l’Arioste. C’est l’arc-enciel
qui parut après nos longues guerres : brillant et varié comme ce messager
du beau temps, il semble se jouer familièrement avec la vie ; et sa gaieté
légère et douce est le sourire de la nature, et non pas l’ironie de l’homme.
Michel-Ange, Raphaël, Pergolèse, Galilée, et vous intrépides voyageurs,
avides de nouvelles contrées, bien que la nature ne pût vous offrir rien de
plus beau que la vôtre ! joignez aussi votre gloire à celle des poètes. Artistes,
savants, philosophes, vous êtes comme eux enfants de ce soleil qui tour à
tour développe l’imagination, concentre la pensée, excite le courage, endort
dans le bonheur, et semble tout promettre ou tout faire oublier.
Connaissez-vous cette terre où les orangers fleurissent, que les rayons
des cieux fécondent avec amour ? Avez-vous entendu les sons mélodieux
qui célèbrent la douceur des nuits ? Avez-vous respiré ces parfums, luxe de
l’air déjà si pur et si doux ? Répondez, étrangers, la nature est-elle chez vous
belle et bienfaisante ?
Ailleurs, quand des calamités sociales affligent un pays, les peuples
doivent s’y croire abandonnés par la divinité ; mais ici nous sentons toujours
la protection du ciel, nous voyons qu’il s’intéresse à l’homme, et qu’il a
daigné le traiter comme une noble créature.
Ce n’est pas seulement de pampres et d’épis que notre nature est parée,
mais elle prodigue sous les pas de l’homme, comme à la fête d’un souverain,
une abondance de fleurs et de plantes inutiles qui, destinées à plaire, ne
s’abaissent point à servir.
Les plaisirs délicats soignés par la nature sont goûtés par une nation digne
de les sentir ; les mets les plus simples lui suffisent ; elle ne s’enivre point
aux fontaines de vin que l’abondance lui prépare : elle aime son soleil, ses
beaux-arts, ses monuments, sa contrée tout à la fois antique et printanière ;
les plaisirs raffinés d’une société brillante, les plaisirs grossiers d’un peuple
avide ne sont pas faits pour elle.
Ici les sensations se confondent avec les idées, la vie se puise tout entière
à la même source, et l’âme comme l’air occupe les confins de la terre et du
ciel. Ici le génie se sent à l’aise, parce que la rêverie y est douce ; s’il agite,
elle calme ; s’il regrette un but, elle lui fait don de mille chimères ; si les
hommes l’oppriment, la nature est là pour l’accueillir.
Ainsi, toujours elle répare, et sa main secourable guérit toutes les
blessures. Ici l’on se console des peines même du coeur, en admirant un
dieu de bonté, en pénétrant le secret de son amour, non par nos jours
passagers, mystérieux avant-coureurs de l’éternité, mais dans le sein fécond
et majestueux de l’immortel univers. »
Corinne fut interrompue pendant quelques moments par les
applaudissements les plus impétueux. Le seul Oswald ne se mêla point aux
transports bruyants qui l’entouraient. Il avait penché sa tête sur sa main
lorsque Corinne avait dit : Ici l’on se console des peines même du coeur ;
et depuis lors il ne l’avait point relevée. Corinne le remarqua, et bientôt à
ses traits, à la couleur de ses cheveux, à son costume, à sa taille élevée, à
toutes ses manières enfin, elle le reconnut pour un Anglais. Le deuil qu’il
portait, et sa physionomie pleine de tristesse la frappèrent. Son regard alors
attaché sur elle semblait lui faire doucement des reproches ; elle devina les
pensées qui l’occupaient, et se sentit le besoin de le satisfaire en parlant du
bonheur avec moins d’assurance, en consacrant à la mort quelques vers au
milieu d’une fête. Elle reprit donc sa lyre dans ce dessein, fit rentrer dans le
silence toute l’assemblée par les sons touchants et prolongés qu’elle tira de
son instrument, et recommença ainsi :
« Il est des peines cependant que notre ciel consolateur ne saurait effacer ;
mais dans quel séjour les regrets peuvent-ils porter à l’âme une impression
plus douce et plus noble que dans ces lieux !
Ailleurs les vivants trouvent à peine assez de place pour leurs rapides
courses et leurs ardents désirs ; ici les ruines, les déserts, les palais inhabités,
laissent aux ombres un vaste espace. Rome maintenant n’est-elle pas la
patrie des tombeaux !
Le Colisée, les obélisques, toutes les merveilles qui du fond de l’Égypte
et de la Grèce, de l’extrémité des siècles, depuis Romulus jusqu’à Léon X,
se sont réunies ici, comme si la grandeur attirait la grandeur, et qu’un même
lieu dût renfermer tout ce que l’homme a pu mettre à l’abri du temps, toutes
ces merveilles sont consacrées aux monuments funèbres. Notre indolente vie
est à peine aperçue, le silence des vivants est un hommage pour les morts,
ils durent et nous passons.
Eux seuls sont honorés, eux seuls sont encore célèbres ; nos destinées
obscures relèvent l’éclat de nos ancêtres, notre existence actuelle ne laisse
debout que le passé, il ne se fait aucun bruit autour des souvenirs ! Tous nos
chefs-d’oeuvre sont l’ouvrage de ceux qui ne sont plus, et le génie lui-même
est compté parmi les illustres morts.
Peut-être un des charmes secrets de Rome est-il de réconcilier
l’imagination avec le long sommeil. On s’y résigne pour soi, l’on en souffre
moins pour ce qu’on aime. Les peuples du midi se représentent la fin de la
vie sous des couleurs moins sombres que les habitants du nord. Le soleil
comme la gloire réchauffe même la tombe.
Le froid et l’isolement du sépulcre sous ce beau ciel, à côté de tant d’urnes
funéraires poursuivent moins les esprits effrayés. On se croit attendu par la
foule des ombres, et, de notre ville solitaire à la ville souterraine, la transition
semble assez douce.
Ainsi la pointe de la douleur est émoussée, non que le coeur soit blasé, non
que l’âme soit aride, mais une harmonie plus parfaite, un air plus odoriférant,
se mêlent à l’existence. On s’abandonne à la nature avec moins de crainte,
à cette nature dont le créateur a dit : Les lis ne travaillent ni ne filent, et
cependant quels vêtements des rois pourraient égaler la magnificence dont
j’ai revêtu ces fleurs ! »