La basilica di San Pietro descritta da M.me de Staël (Corinne, Libro IV, cap. III)

Alors St-Pierre leur apparut, cet édifice, le plus grand que les hommes
aient jamais élevé, car les pyramides d’Égypte elles-mêmes lui sont
inférieures en hauteur. – J’aurais peut-être dû vous faire voir le plus beau de
nos édifices, dit Corinne, le dernier, mais ce n’est pas mon système. Il me
semble que pour se rendre sensible aux beaux-arts, il faut commencer par
voir les objets qui inspirent une admiration vive et profonde. Ce sentiment,
une fois éprouvé, révèle pour ainsi dire une nouvelle sphère d’idées, et rend
ensuite plus capable d’aimer et de juger tout ce qui, dans un ordre même
inférieur, retrace cependant la première impression qu’on a reçue. Toutes
ces gradations, ces manières prudentes et nuancées pour préparer les grands
effets, ne sont point de mon goût. On n’arrive point au sublime par degrés,
des distances infinies le séparent même de ce qui n’est que beau. – Oswald
sentit une émotion tout à fait extraordinaire en arrivant en face de St-Pierre.
C’était la première fois que l’ouvrage des hommes produisait sur lui l’effet
d’une merveille de la nature. C’est le seul travail de l’art, sur notre terre
actuelle, qui ait le genre de grandeur qui caractérise les oeuvres immédiates
de la création. Corinne jouissait de l’étonnement d’Oswald. – J’ai choisi, lui
dit-elle, un jour où le soleil est dans tout son éclat pour vous faire voir ce
monument. Je vous réserve un plaisir plus intime, plus religieux, c’est de le
contempler au clair de la lune ; mais il fallait d’abord vous faire assister à
la plus brillante des fêtes, le génie de l’homme décoré par la magnificence
de la nature.
La place de Saint-Pierre est entourée par des colonnes légères de loin,
et massives de près. Le terrain, qui va toujours un peu en montant jusqu’au
portique de l’église, ajoute encore à l’effet qu’elle produit. Un obélisque
de 80 pieds de haut, qui paraît à peine élevé en présence de la coupole de
Saint-Pierre, est au milieu de la place. La forme des obélisques elle seule a
quelque chose qui plaît à l’imagination ; leur sommet se perd dans les airs, et
semble porter jusqu’au ciel une grande pensée de l’homme. Ce monument,
qui vint d’Égypte pour orner les bains de Caligula, et que Sixte-Quint a
fait transporter ensuite au pied du temple de Saint-Pierre, ce contemporain
de tant de siècles, qui n’ont pu rien contre lui, inspire un sentiment de
respect ; l’homme se sent si passager, qu’il a toujours de l’émotion en
présence de ce qui est immuable. À quelque distance des deux côtés de
l’obélisque, s’élèvent deux fontaines dont l’eau jaillit perpétuellement et
retombe avec abondance en cascade dans les airs. Ce murmure des ondes,
qu’on a coutume d’entendre au milieu de la campagne, produit dans cette
enceinte une sensation toute nouvelle ; mais cette sensation est en harmonie
avec celle que fait naître l’aspect d’un temple majestueux.
La peinture, la sculpture, imitant le plus souvent la figure humaine, ou
quelque objet existant dans la nature, réveillent dans notre âme des idées
parfaitement claires et positives ; mais un beau monument d’architecture n’a
point, pour ainsi dire, de sens déterminé, et l’on est saisi, en le contemplant,
par cette rêverie sans calcul et sans but qui mène si loin la pensée. Le
bruit des eaux convient à toutes ces impressions vagues et profondes ; il est
uniforme comme l’édifice est régulier.
L’éternel mouvement et l’éternel repos
sont ainsi rapprochés l’un de l’autre. C’est dans ce lieu surtout que le
temps est sans pouvoir ; car il ne tarit pas plus ces sources jaillissantes, qu’il
n’ébranle ces immobiles pierres. Les eaux qui s’élancent en gerbes de ces
fontaines sont si légères et si nuageuses, que, dans un beau jour, les rayons
du soleil y produisent de petits arcs-en-ciel formés des plus belles couleurs.
– Arrêtez-vous un moment ici, dit Corinne à lord Nelvil comme il était
déjà sous le portique de l’église, arrêtez-vous avant de soulever le rideau
qui couvre la porte du temple ; votre coeur ne bat-il pas à l’approche de ce
sanctuaire ? et ne ressentez-vous pas, au moment d’entrer, tout ce que ferait
éprouver l’attente d’un évènement solennel ? – Corinne elle-même souleva
le rideau, et le retint pour laisser passer lord Nelvil ; elle avait tant de grâce
dans cette attitude, que le premier regard d’Oswald fut pour la considérer
ainsi : il se plut même pendant quelques instants à ne rien observer qu’elle.
Cependant il s’avança dans le temple, et l’impression qu’il reçut sous ces
voûtes immenses fut si profonde et si religieuse, que le sentiment même
de l’amour ne suffisait plus pour remplir en entier son âme. Il marchait
lentement à côté de Corinne ; l’un et l’autre se taisaient. Là tout commande
le silence ; le moindre bruit retentit si loin, qu’aucune parole ne semble digne
d’être ainsi répétée dans une demeure presque éternelle ! La prière seule,
l’accent du malheur, de quelque faible voix qu’il parte, émeut profondément
dans ces vastes lieux. Et quand, sous ces dômes immenses, on entend de loin
venir un vieillard dont les pas tremblants se traînent sur ces beaux marbres
arrosés par tant de pleurs, l’on sent que l’homme est imposant par cette
infirmité même de sa nature qui soumet son âme divine à tant de souffrances,
et que le culte de la douleur, le christianisme, contient le vrai secret du
passage de l’homme sur la terre.
Corinne interrompit la rêverie d’Oswald, et lui dit : – Vous avez vu des
églises gothiques en Angleterre et en Allemagne, vous avez dû remarquer
qu’elles ont un caractère beaucoup plus sombre que cette église. Il y avait
quelque chose de mystique dans le catholicisme des peuples septentrionaux.
Le nôtre parle à l’imagination par les objets extérieurs. Michel-Ange a
dit, en voyant la coupole du Panthéon : « Je la placerai dans les airs. »
Et en effet, Saint-Pierre est un temple posé sur une église. Il y a quelque
alliance des religions antiques et du christianisme dans l’effet que produit
sur l’imagination l’intérieur de cet édifice. Je vais m’y promener souvent
pour rendre à mon âme la sérénité qu’elle perd quelquefois. La vue d’un
tel monument est comme une musique continuelle et fixée, qui vous attend
pour vous faire du bien quand vous vous en approchez ; et certainement
il faut mettre au nombre des titres de notre nation à la gloire, la patience,
le courage et le désintéressement des chefs de l’Église, qui ont consacré
cent cinquante années, tant d’argent et tant de travaux, à l’achèvement d’un
édifice, dont ceux qui l’élevaient ne pouvaient se flatter de jouir. C’est un
service rendu même à la morale publique, que de faire don à une nation d’un
monument qui est l’emblème de tant d’idées nobles et généreuses. – Oui,
répondit Oswald, ici les arts ont de la grandeur ; l’imagination et l’invention
sont pleines de génie : mais la dignité de l’homme même comment y estelle
défendue ? Quelles institutions, quelle faiblesse dans la plupart des
gouvernements d’Italie ! Et néanmoins quel asservissement dans les esprits !
– D’autres peuples, interrompit Corinne, ont supporté le joug comme nous,
et ils ont de moins l’imagination qui fait rêver une autre destinée :
«Servi siam sì, ma servi ognor frementi!».
Nous sommes esclaves, mais des esclaves toujours frémissants dit Alfiéri,
le plus fier de nos écrivains modernes. Il y a tant d’âme dans nos beaux-arts
que peut-être un jour notre caractère égalera notre génie.
Regardez, continua Corinne, ces statues placées sur les tombeaux ;
ces tableaux en mosaïque, patientes et fidèles copies des chefs-d’oeuvre
de nos grands maîtres. Je n’examine jamais Saint-Pierre en détail, parce
que je n’aime pas à y trouver ces beautés multipliées qui dérangent un
peu l’impression de l’ensemble. Mais qu’est-ce donc qu’un monument où
les chefs-d’oeuvre de l’esprit humain eux-mêmes paraissent des ornements
superflus ! Ce temple est comme un monde à part. On y trouve un asile
contre le froid et la chaleur. Il a ses saisons à lui, son printemps perpétuel que
l’atmosphère du dehors n’altère jamais. Une église souterraine est bâtie sous
le parvis de ce temple ; les papes et plusieurs souverains des pays étrangers
y sont ensevelis, Christine, après son abdication, les Stuart, depuis que leur
dynastie est renversée. Rome, depuis longtemps, est l’asile des exilés du
monde, Rome elle-même n’est-elle pas détrônée ! son aspect console les rois
dépouillés comme elle.
«Cadono le città, cadono i regni,
E l’uom, d’esser mortal, par che si sdegni».
Les cités tombent, les empires disparaissent, et l’homme s’indigne d’être
mortel !
Placez-vous ici, dit Corinne à lord Nelvil, près de l’autel au milieu de la
coupole, vous apercevrez à travers les grilles de fer l’église des morts qui
est sous nos pieds, et en relevant les yeux vos regards atteindront à peine au
sommet de la voûte. Ce dôme, en le considérant même d’en bas, fait éprouver
un sentiment de terreur. On croit voir des abîmes suspendus sur sa tête.
Tout ce qui est au-delà d’une certaine proportion cause à l’homme, à
la créature bornée, un invincible effroi. Ce que nous connaissons est aussi
inexplicable que l’inconnu ; mais nous avons pour ainsi dire pratiqué notre
obscurité habituelle, tandis que de nouveaux mystères nous épouvantent et
mettent le trouble dans nos facultés.
Toute cette église est ornée de marbres antiques, et ces pierres en savent
plus que nous sur les siècles écoulés. Voici la statue de Jupiter, dont on a
fait un St-Pierre en lui mettant une auréole sur la tête. L’expression générale
de ce temple caractérise parfaitement le mélange des dogmes sombres et
des cérémonies brillantes ; un fond de tristesse dans les idées, mais dans
l’application la mollesse et la vivacité du midi ; des intentions sévères, mais
des interprétations très douces ; la théologie chrétienne et les images du
paganisme ; enfin la réunion la plus admirable de l’éclat et de la majesté que
l’homme peut donner à son culte envers la divinité.
Les tombeaux décorés par les merveilles des beaux-arts ne présentent
point la mort sous un aspect redoutable. Ce n’est pas tout à fait comme les
anciens, qui sculptaient sur les sarcophages des danses et des jeux, mais
la pensée est détournée de la contemplation d’un cercueil par les chefsd’oeuvre
du génie. Ils rappellent l’immortalité sur l’autel même de la mort ; et
l’imagination, animée par l’admiration qu’ils inspirent, ne sent pas, comme
dans le nord, le silence et le froid, immuables gardiens des sépulcres. – Sans
doute, dit Oswald, nous voulons que la tristesse environne la mort, et même
avant que nous fussions éclairés par les lumières du christianisme, notre
mythologie ancienne, notre Ossian ne place à côté de la tombe que les
regrets et les chants funèbres. Ici vous voulez oublier et jouir, je ne sais
si je désirerais que votre beau ciel me fît ce genre de bien. – Ne croyez
pas, cependant, reprit Corinne, que notre caractère soit léger et notre esprit
frivole. Il n’y a que la vanité qui rende frivole ; l’indolence peut mettre
quelques intervalles de sommeil ou d’oubli dans la vie, mais elle n’use
ni ne flétrit le coeur ; et malheureusement pour nous on peut sortir de cet
état par des passions plus profondes et plus terribles que celles des âmes
habituellement actives.
En achevant ces mots, Corinne et lord Nelvil s’approchaient de la porte
de l’église. – Encore un dernier coup d’oeil vers ce sanctuaire immense, ditelle
à lord Nelvil. Voyez comme l’homme est peu de chose en présence
de la religion, alors même que nous sommes réduits à ne considérer
que son emblème matériel ! voyez quelle immobilité, quelle durée les
mortels peuvent donner à leurs oeuvres, tandis qu’eux-mêmes ils passent si
rapidement, et ne se survivent que par le génie ! Ce temple est une image de
l’infini ; il n’y a point de terme aux sentiments qu’il fait naître, aux idées qu’il
retrace, à l’immense quantité d’années qu’il rappelle à la réflexion, soit dans
le passé, soit dans l’avenir ; et quand on sort de son enceinte, il semble qu’on
passe des pensées célestes aux intérêts du monde, et de l’éternité religieuse
à l’air léger du temps.
Corinne fit remarquer à lord Nelvil, lorsqu’ils furent hors de l’église,
que sur ses portes étaient représentées en bas-reliefs les métamorphoses
d’Ovide. – On ne se scandalise point à Rome, lui dit-elle, des images
du paganisme, quand les beaux-arts les ont consacrées. Les merveilles du
génie portent toujours à l’âme une impression religieuse, et nous faisons
hommage au culte chrétien de tous les chefs-d’oeuvre que les autres cultes
ont inspirés.