La vrai loi du progrès

Dal volume di A. Chauvin “Le père Gratry”, Paris, 1911.

(pp.291-294; 296-306)

Selon Hartmann, l’humanité marche d’illusion en illusion et de déception en déception. Elle a rêvé autrefois le bonheur pour l’individu sur la terre et dans la vie actuelle; désabusée, elle l’a cherché ensuite dans un au delà chimérique et dans un ciel imaginaire. Aujourd’hui, désespérée, elle y renonce pour l’individu, mais elle le poursuit pour la race dans les lointains de l’avenir. Troisième stade d’illusion et de misère!
A rencontre de ces idées décourageantes parait, il y a dix-neuf siècles, une doctrine mystérieuse, dont les racines plongent dans le sol des traditions primitives et qui s’harmonise d’une manière étonnante avec les aspirations de notre cœur. Elle annonce le relèvement et l’exaltation de l’humanité dans le Christ par le concours de la force divine et de la volonté humaine. Par delà les réaliés visibles, des horizons infinis de perfection et de bonheur s’entr’ouvrent; le voile de nuages qui nous dérobait le ciel se déchire ; le monde s’illumine et se colore de teintes nouvelles, de reflets empourprés, aurore d’un jour nouveau. L’aspect des choses se transforme;

« Une immense espérance a traversé la terre »,

espérance d’une lumière sans déclin, d’une vie rassemblée, pleine et immortelle. Cette conception d’une humanité de plus en plus éclairée, de plus en plus libre et heureuse, a souri aux philosophes du dix-huitième siècle. Ils l’ont adoptée, prônée et vulgarisée, mais en la déracinant du sol qui l’a vue naître, en la sécularisant, en la dépouillant de son caractère transcendant. La voilà désormais enfermée dans la sphère étroite des réalités sensibles! Seul, Turgot, penseur profond, fait encore au christianisme sa part et se maintient ainsi à une hauteur de vues qui le classe hors rang. Mais Condorcet n’était pas homme à pactiser avec la « superstition ». Il rompt avec la vérité révélée. Alors, sans guide, sans frein, sans fil conducteur, il se laisse emporter par son imagination et devient le jouet de rêves enfantins. Jusque sous le couperet de la guillotine, il module des airs de pastorale, se berce de songes idylliques, se perd dans le mirage d’un âge d’or qu’il salue avec un enthousiasme extravagant.
Avec Hegel et Darwin entre en scène une idée nouvelle, celle de l’évolution. Elle grandit et s’étend peu à peu jusqu’à tout envahir. Elle s’empare d’abord des sciences positives, en fait son domaine et son empire.
Elle prétend ensuite s’imposer, comme une reine conquérante, à l’histoire et aux sciences sociales. Le progrès fatal, indéfini, universel, devient une sorte de dogme philosophique, une loi générale. Une force cachée, irrésistible, pousse et gouverne la marche en avant de l’humanité comme le développement de la nature. A travers les oscillations, les reculs momentanés, où la lutte acharnée, la cruauté et l’injustice ont leur rôle nécessaire et utile, une transformation s’accomplit qui s’achèvera dans la pleine science, dans la fraternité, dans la paix et finalement dans une sorte d’apothéose.
Erreur et illusion! répond le P, Gratry. L’humanité est libre et elle finira conmie elle voudra. L’avenir dépend de son choix. Elle peut croître indéfiniment dans l’ordre, la justice, la prospérité ; elle peut finir dans le désordre, l’anarchie et la guerre. Peu importe le progrès des sciences et des arts industriels. Ils contribuent au bienêtre sans doute, mais ils ne rendent l’homme ni meilleur ni plus heureux. Le grand ressort du progrès social, c’est le progrès moral. Là est le nœud de la question. Or, le progrès moral est à la fois l’œuvre de Dieu et de la liberté humaine.

Dieu veut le progrès.

L’histoire du monde en fait foi. De période en période, s’élève sur notre globe une vie plus haute, plus belle, plus riche que ce qui précédait. « Notre terre n’a été d’abord qu’un germe nébuleux, elle a été vide et vaine; ensuite, elle est devenue volcan, puis océan, puis rocher couvert d’eau, puis marécage plein de forêts, puis désert rempli d’animaux, et puis ce jardin rempli d’hommes que nous voyons… La plante ne s’est point déduite du rocher, ni l’animal n’est sorti de la plante, ni I’homme intelligent et libre ne s’est tiré de l’animal. Vous seul, ô Dieu, faites les progrès, vous seul opérez les élans par votre parole créatrice. »
Tous les degrés de vie qui s’échelonnent jusqu’à lui, l’homme les résume dans l’unité harmonieuse de sa riche nature. Et ces dons se couronnent de deux facultés nouvelles, qui en font une créature incomparablement supérieure aux précédentes: la raison et la liberté. Placé du premier coup sur ce sommet, il n’en est pas moins soumis, lui aussi, à la loi du progrès. Il doit s’élever, par un effort continu, vers la justice, vers la vérité, vers la liberté, en un mot vers une perfection croissante. Dieu ne cesse de le pousser, de l’aider, de le relever. A la suite d’une catastrophe primitive, il s’est laissé tomber et enfoncer dans l’idolâtrie. Une vertu d’en haut l’arrache à ces ténèbres, et le fait monter de l’idolâtrie à la religion épurée d’Abraham et des patriarches. Plus tard, des régions supérieures le sollicitent à la voix des prophètes. Enfin, l’Évangile le transporte sur une montagne lumineuse, où il est appelé à s’épanouir et à se transfigurer encore.
Car, tout l’Évangile n’est qu’exhortation au progrès, annonce et promesse du progrès, révélation des sources du progrès. A quoi est semblable le royaume de Dieu qu’il symbolise et prépare?
« Il est semblable au ferment que l’on met dans là pâte et qui fermente jusqu’à ce que toute la masse soit levée. Il est semblable au grain de sénevé qui est la plus petite des semences, mais qui grandit et se développe jusqu’à ce qu’elle soit un grand arbre. Il est semblable à la semence, qui produit d’abord l’herbe verte, puis la fleur de l’épi, puis le fruit solide dans l’épi : fructum ascendentem et crescentem. Il est semblable encore à la moisson qu’il faut laisser croître, et grandir, et mûrir, ayant soin de n’en rien arracher, même sous prétexte d’arracher l’ivraie. Le royaume de Dieu est le don continu que nous fait notre Père, qui veut que ses fils aient la vie, et l’aient toujours plus abondante : Ut vitam habeant, et abundantius habeant. »
(…)
Mais il y a une cause seconde , c’est l’homme libre, travaillant sous la loi de Dieu.
« Le corps social est, sous plusieurs rapports, précisément et scientifiquement comparable au corps humain. Il y a, pour la vie du corps, deux ordres de fonctions distinctes , fonctions nécessaires et fonctions libres : celles que la nature même opère en nous sans nous, et puis celles qui se font en nous par nous ; celles qui se continuent, soit que l’homme dorme, soit qu’il veille, comme la circulation du sang, et celles qui sont le propre de sa vie éveillée , consciente et libre, comme la marche et comme la parole. Les premières sont la conséquence de l’admirable organisation naturelle que Dieu donne. Les secondes sont, en outre, l’ouvrage de l’homme, de son esprit, de son choix et de sa volonté. »
Il en est manifestement de même pour l’organisation sociale. Elle comporte des fonctions continues, nécessaires, qui résultent d’une constitution providentielle; et des fonctions libres, prévues, qui dépendent de notre propre opération. Par ses idées vraies ou fausses, par ses volontés droites ou perverses, l’homme peut hâter ou contrarier ce que le P. Gratry appelle la divine préparation de la justice dans le monde. Il dépend de lui de troubler, de neutraliser, de détruire les effets admirables, les forces salutaires de l’organisation providentielle. Mais, si l’effort humain conspire avec l’action d’en haut, on verra la magnificence de Dieu dans la marche des sociétés humaines, comme on la voit éclater dans les cieux . (p. 294)
(…)
(p. 296)
Or, nous entrons actuellement dans le troisième Age de l’humanité, dont le signe caractéristique est l’extension de plus en plus conquérante du règne de Dieu. C’est d’un puissant élan religieux que le monde recevra une impulsion nouvelle vers les hauteurs. Cet élan est nécessaire; car s’arrêter, c’est inévitablement déchoir. Un grand devoir s’impose donc à la société présente. Ce grand devoir, l’accomplira-t-elle, ou bien le trahira-t-elle, comme le fait trop souvent l’individu? Au moment où celui-ci prend possession de sa liberté, trop souvent il la vend pour jouir. Il tourne le dos à la vérité, à la justice, à la vertu, et il se précipite vers le plaisir, vers la richesse, vers les satisfactions égoïstes. Le genre humain fera-t-il de même? Arrivé à l’âge viril, n’usera-t-il de sa force et de sa liberté que pour s’emparer de la terre et en jouir, pour oublier Dieu et l’âme au sein d’un monde toujours plus riche et plus savamment exploité? Par la faute de l’homme, le progrès va-t-il s’arrêter? Allons-nous nous corrompre et subir une décadence morale, ou bien, allons-nous faire un grand et décisif effort pour nous approcher de plus en plus de l’idéal chrétien?
Tel est le terrible problème qui se pose. Nous touchons visiblement à l’heure la plus critique de l’histoire.
Pour le moment, des symptômes inquiétants frappent les yeux. « C’est d’abord, depuis un demi-siècle, une manifeste décadence intellectuelle et morale. Les caractères s’affaissent et les esprits s’évanouissent. Partout l’attention sénile et l’indifférence hébétée. Dieu, l’âme, le droit, la liberté, la raison, la justice, la vérité, l’homme, sont des mots effacés. » Les sectes sophistiques essaient d’abolir la raison et de supprimer la morale ; et, comme le christianisme est le meilleur point d’appui de l’une et de l’autre, elles ont juré de détruire le christianisme. De là un retour offensif du vice, de l’iniquité et de la violence sur la terre.
Ce sont les trois grands obstacles au progrès moral et social.

II. LES OBSTACLES AU PROGRES

Le vice est le grand meurtrier du genre humain. Il a son siège dans le cœur de chaque homme, comme le ver a son siège au cœur du fruit qu’il va détruire. La plupart de nos maux viennent de là. Il tue tant d’individus qu’il arrache à la science cet axiome: « L’homme ne meurt pas, il se tue ». Il pousse chacun à retourner la loi de charité et à ne vivre qu’en dévorant autrui. Il est le père du vol, de la spoliation, de l’esclavage et de la guerre. Il n’est point de plus grand obstacle au progrès; car il éteint la vigueur morale de l’homme. Il est un artisan de ténèbres et de découragement ; il déprime l’âme et paralyse tout élan vers Dieu. Il déshonore ses victimes dans l’esclavage, avant de les faire mourir. Il tue les nations comme les individus. C’est lui qui a dépeuplé la Grèce et l’Italie, et en a fait des déserts; c’est lui qui stérilise la terre de France, si féconde en hommes de cœur et de caractère, et qui en arrête la puissance expansive. Alcoolisme, ivresse ou volupté, c’est la force adverse qu’il faut refouler d’abord, à laquelle il faut arracher les hommes et les nations, si l’on veut provoquer une renaissance morale qui les conduise à la liberté. Sans doute, on ne changera pas la nature humaine: mais on peut panser ses plaies, les soigner, les guérir, pour l’élever et la perfectionner ensuite. Or, il n’y a qu’une force qui ait réussi à dompter le vice. Elle vient de Celui dont il a été dit : « Voici Celui qui efface les péchés du monde. » (Joan. i, 29.) Et n’a-t-il pas dit lui-même : « Si vous demeurez dans ma parole, vous connaîtrez la vérité et la vérité vous délivrera. » Est-ce que le christianisme n’a pas inauguré, il y a bientôt dix-neuf siècles, une ère nouvelle, un immense effort vers la justice, la tempérance et la chasteté, une lutte héroïque et persévérante contrôle mal moral? Est-ce que ce surnaiurel élan de foi ne soulève pas encore l’humanité, et ce progrès accompli par l’Évangile, l’Évangile ne peut-il pas l’accroître indéfiniment? Sa puissance d’action n’est pas diminuée ; il a été et il reste un agent merveilleux de transformation individuelle et sociale.
Le vice enfante l’iniquité sous toutes ses formes. Les hommes de proie sont les fils ou les frères des hommes de joie. Sans doute, l’humanité marche visiblement vers un niveau commun, lequel s’élève toujours. Des inégalités criantes n’en troublent pas moins l’équilibre de la société: richesse colossale au sommet; à la base, misère et épuisement. C’est que l’éternel égoïsme veut tirer tout à lui et ne dit jamais : Assez! La race des spoliateurs pullule. Le P. Gratry ne va pas jusqu’à dire, avec Proudhon : « la propriété, c’est le vol » ; mais il adopterait volontiers la réflexion de Mgr. Ketteler sur ce mot fameux, à savoir, « qu’il contient avec un grand mensonge, une féconde vérité ». La vérité est celle-ci : A la source des grandes fortunes se trouve presque toujours le vol, au témoignage du grave Bourdaloue lui-même, et l’abus que font de la propriété une cupidité insatiable et une sensualité effrénée, est contraire à l’ordre et au droit naturel. Suit un tableau pris sur le vif des brigandages dont souffre la société contemporaine.
(…)
Iniquité plus criante encore que le vol, la guerre! Elle est le brigandage en grand. On la décore du nom de conquête! Vieux mot, plein de sotte impudence. Comme s’il y avait des principes différents de morale, les uns pour les particuliers, les autres pour les peuples. C’est à tous qu’il a été dit : « Tu ne tueras point! » Or, il n’est point de commandement plus publiquement violé. Quel tableau que celui des tortures et des homicides qui font de la surface de la terre un spectacle d’horreur! « Sur les trois quarts du globe règne encore le supplice, la volonté de torturer, l’enfer visible: le fouet pour les esclaves, le fouet souvent pour les soldats, le fbuet, le knout ou le rotin dans toute l’Asie. Puis les massacres périodiques de chrétiens par la bête féroce turque; puis, la torture sanglante, morale, matérielle, appliquée au milieu de l’Europe , depuis bientôt un demi-siècle à une nation (la Pologne)! Puis, les supplices exquis et recherchés dans la moitié du genre humain; et puis, dans toute l’Afrique, les acrifices humains. Dans toute l’Afrique encore, les hommes tués et chassés comme gibier, à époque fixe, chaque année, comme se fait parmi nous l’ouverture de la chasse. Puis, les grandes hécatombes, qui, à la mort des rois sauvages, immolent des hommes, de par la loi civile et religieuse, non par centaines, mais par milliers. Puis, les longues et indescriptibles tortures que font souffrir les cannibales à l’ennemi vaincu. Et le genre humain tout entier, le genre humain, encore bien rapproché dans sa grande masse de l’état de brute, le genre humain stupide et insensible, regarde tout cela sans rien sentir ni rien comprendre! Et les aînés, les fils de l’Évangile, n’ont pas encore osé jurer qu’avant un siècle, ces orgies de l’enfer visible auront cessé sur toute la surface du globe! Nous lisons la Passion du Sauveur sans rien comprendre et sans voir qu’on le crucifie aujourd’hui. “Si j’avais été là, disait un roi barbare, avec mes Francs!” Mais vous y êtes. Vous y êtes encore aujourd’hui avec vos Francs. Et que faites-vous? Et que font-ils? C’est lui-même que l’on crucifie? Ne le comprendrez- vous donc pas? »
A l’accent ému, déchirant, de cette page et de beaucoup d’autres, on sent que le cœur du P. Gratry bondit jusqu’à rompre. On n’a pas de peine à l’en croire, lorsqu’il écrit ailleurs : « Je ne puis lire , sans perdre une partie de ma force pour la journée, tous ces récits d’Indiens attachés aux canons, de vaincus empalés, de nègres mourant sous les coups, de cannibales se mangeant entre eux. de familles d’esclaves coupées, vendues séparément, membre par membre, ou de soldats déchirés jusqu’aux os par le fouet, ou de paysans polonais exprant pour la foi sous le knout. Ces spectacles m’écrasent… Je pleure. Des larmes brûlantes creusent mes yeux. Presque chaque jour, pendant plusieurs années, j’ai senti le ravage de ces larmes. »
Ainsi, presque partout règne encore la tradition du vieux monde, la force, la ruse, le mensonge, la spoliation. Ces violences et ces scandales éclatent même parmi les nations chrétiennes. N’y a-t-il pas, en Europe, au milieu du dix-neuvième siècle, deux peuples qu’on assassine, l’Irlande et la Pologne? Trois États, constitués pour ce crime spécial en États brigands, c’est le mot de Channing, ont renversé par trahison, assassiné, divisé comme un corps vivant que l’on coupe, la glorieuse et noble Pologne. Et, depuis plus d’un siècle, ils frappent et tiennent agonisante, sous les coups redoublés du poignard, la victime sanglante, mutilée, la sainte victime, qui ne veut pas mourir, et qui ne mourra pas. L’Irlande, autre nation martyre! La spoliation dont elle a été victime est unique en son espèce. Car, après la conquête politique, ce qui jamais ne s’était vu , on a confisqué la totalité de la terre, on a mis la main sur tous les capitaux et sur toute l’industrie, de façon à laisser l’Irlandais nu sur la terre nue et confisquée. Par suite, dix millions de ces malheureux sont morts de faim! Cet état du monde est jugé. Il ne peut plus durer. Il faut que cela cesse. Il faut que les hommes aujourd’hui vivants voient la fin de toutes ces abominations et de toutes ces organisations d’iniquité.
Sur ces entrefaites, le P. Gratry lit l’Évangile. Il arrive au crime d’Hérode , qui fit saisir et charger de chaînes son frère, dont il avait pris la femme, Hérodiade. Le mot de saint Jean-Baptiste le saisit : « Vous n’avez pas le droit de la garder! » Il ne peut le lire, dit-il, sans penser non seulement à tous ceux qui possèdent l’objet de l’adultère, mais encore à tous ceux qui possèdent des hommes et surtout des nations. Les grandes iniquités du siècle lui reviennent à la mémoire, et il ne peut se contenir. Il éclate en apostrophes d’une violence indignée.
« Il y a, aux États-Unis, cinq millions d’hommes que d’autres hommes possèdent contre la loi de Dieu. “Vous n’avez pas le droit de lés garder!” s’écrie-t il. Il y a, en Europe, une nation divisée, possédée, égorgée, par droit de simple brigandage. “Vous n’avez pas le droit de la garder!” Il y a aujourd’hui d’autres peuples, petits ou grands, possédés par la force, sans compter l’Oiient chrétien. “Vous n’avez pas le droit de les garder!” » Et il continue: « Qu’arriverait-il, je vous prie, si le vicaire de Jésus-Christ , élevant la voix, comme il la fait souvent dans le cours de l’histoire, et nommant par leur nom chacun de ces tout-puissants criminels, disait: “Vous n’avez pas le droit de la garder!” Et que sera-ce lorsque l’Église, libre comme autrefois, et même beaucoup plus qu’autrefois, dénoncera de sa voix immense, parlant comme un seul homme, toutes les iniquités chez tous les peuples? »
En attendant que le Pape et l’Église puissent prendre en main, d’une façon efficace, la cause des peuples écrasés ou tyrannisés, le P. Gratry adjure le tzar de se souvenir de la noble parole de son oncle Alexandre Ier: « Le partage de la Pologne par Catherine, Frédéric et l’Autriche, a été un attentat odieux qu’il faut réparer absolument. » Il le somme, au nom de la justice, au nom de l’honneur et de la religion, d’accomplir cette réparation. « Prince, lui dit-il, vous avez la gloire, devant Dieu et devant les hommes, d’avoir aboli le servage. Eh bien! soyez le bienfaiteur définitif de la Russie et le réparateur du plus grand crime qui ait jamais été commis en son nom. Oh! puisse l’âme d’Alexandre Ier entrer en vous! Que savons-nous si cette grande âme ne cherche pas, en effet, aujourd’hui, en frappant votre cœur par rémotion, à vous inonder de lumière?.. Dieu même cherche à vous instruire et à vous inspirer. Il cherche à vous montrer le point de l’histoire où vous êtes et la reconstitution nécessaire de l’Europe dans la justice, et l’inévitable transformation des sociétés chrétiennes dans la paix et dans la liberté. Vous voyez donc que votre magnifique mission est triple. Abolir le servage ! — Vous l’avez fait. — Délivrer la Russie du grand crime qui a été, est et sera sa malédiction, tant qu’il subsistera. — Il y a quelques jours, vous avez paru y penser. — Puis faire de la Russie un peuple libre. »
C’est le tour de la reine d’Angleterre. Le P. Gratry la fait, pour ainsi dire, comparaître devant lui. Scène imprévue, d’un étrange effet dramatique. Le dialogue s’engage. Il roule sur les crimes de cette agglomération de pirates et de marchands, qui, pour assouvir leur avidité insatiable, dévastent des contrées entières; extorquent l’or par la torture physique, entreprennent enfin l’extermination absolue d’un peuple chrétien. Sans doute, il y a dans la nation deux peuples : l’un dénué de sens moral, cyniquement féroce et oppresseur; l’autre noble, généreux, admirable de force contenue, sincèrement religieux. Le P. Grati’y fait la confession publique du premier: il étale ses iniquités monstrueuses, son indifférence absolue pour la justice, quand son intérêt est en cause, ses brigandages dans l’Inde et en Chine : dans l’Inde, où il force un peuple, sous la menace du canon, à cultiver l’opium, poison du monde oriental; en Chine, où il force toute une population à s’abrutir par l’opium. Ne faut-il pas qu’il s’enrichisse? Quand donc renoncerat-il à cet égoïsme hideux, qui fait de lui un objet d’exécration universelle? Quand donc délivrera-t-il l’Irlande de l’oppression effroyable et de la gigantesque spoliation dont elle est victime? Quand donc le christianisme pénétrera-t-il cette masse orgueilleuse, brutale et cruelle et lui fera-t-il comprendre les grands principes de justice, de désintéressement et de modération?
Pendant ce douloureux examen de conscience, sa gracieuse Majesté, humiliée comme on l’imagine, baisse la tête. L’énormité de certains forfaits lui apparaît effroyable. Son sang se glace, et elle demande pardon à Dieu. Finalement, le P. Gratry la réconforte par l’espoir que l’élément chrétien se développant chez son peuple, pourra prévaloir sur l’élément païen au point d’amener le triomphe de la sagesse évangélique .
Ce triomphe de la sagesse évangélique, c’est seulement d’un retour au catholicisme qu’on peut l’attendre. L’esprit de détachement et de sacrifice, les vertus généreuses ne sauraient guère vivre dans l’atmosphère du protestantisme. Par essence, en effet, il en est la négation. Par essence, il est l’abolition du sacrifice. « Abolir la réalité du saint sacrifice quotidien, pour n’en plus faiire qu’un pâle et stérile souvenir; abolir le terrible et réel sacrifice de toutes les forces de l’homme par la virginité; abolir la mortification, l’abstinence et le jeûne; abolir la nécessité des bonnes œuvres, l’effort, la lutte
et la vertu, renfermer, en un mot, le sacrifice en Jésus seul, sans le laisser passer à nous ; ne plus dire, comme saint Paul : “Je souffre ce qui reste à souffrir des souffrances du Sauveur”. Mais dire à Jésus crucifié : “Souffrez seul, ô Seigneur!” Voilà non pas certes dans la pratique des individus, mais dans l’essence de son dogme, voilà précisément la racine de tout le protestantisme. »
Voilà pourquoi, disons-le en passant, avec la clairvoyance de sa foi et de son patriotisme, le P. Gratry jetait souvent le cri d’alarme et dénonçait la propagande protestante que les Anglais faisaient alors et continuent de faire chez nous. Il y voyait, avec raison, un péril religieux et un péril national. « Quelle vérité nous apportent-ils? Nous garderont-ils de la sophistique, eux qui l’ont retrouvée? » s’écriait-il. « Nous inspireront-ils l’amour de la justice et de la raison, eux qui ont aboli toute raison, toute justice? Viennent-ils au nom de la liberté, lorsque l’Irlande meurt victime de leur avarice et de leur cruauté, lorsque, en Suède, le luthéranisme opprime et bannit ceux qui veulent rester libres de voir et d’embrasser la vérité? »
Puisse, au contraire, l’Angleterre revenir au catholicisme! Puisse le second peuple qu’elle porte dans son sein, qui a triomphé déjà de l’esprit d’intolérance, croître et se multiplier de plus en plus, et affirmer plus hautement encore sa loyauté morale et intellectuelle, son dévouement à toute épreuve à la justice évangélique! Telles sont les espérances de l’écrivain.

Tel est, en raccourci, le navrant tableau des trois principaux obstacles qui arrêtent le progrès du genre humain. Vice, spoliation, guerre et tyrannie, autant d’explosions de l’antique égoïsme qu’on croyait refoulé, et qui reparait insolent et triomphant. Les ravages en sont dépeints et flétris en traits de feu, avec une force décuplée par l’indignation, avec une horreur communicative.